Le beffroi d’Arras est bel et bien inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, mais presque tout ce qui se raconte à ce sujet demande à être repris. L’inscription ne couvre ni la Grand’Place, ni la place des Héros, ni la cathédrale. Elle ne date pas de 1999. Ce n’est pas un classement. Et elle n’a pas remplacé la protection française dont la tour bénéficie depuis 1840. Cet article explique au titre de quel ensemble le beffroi figure sur la Liste du patrimoine mondial, ce que cette inscription implique et ce qu’elle laisse inchangé. Il décrit aussi la tour comme objet, sa fonction civique d’origine et sa reconstruction après 1918. Il n’aborde en revanche ni les visites ni la programmation, qui ne relèvent pas du sujet.
Le beffroi d’Arras, une tour civique avant d’être un bien du patrimoine mondial
Avant de comprendre pourquoi la tour figure sur une liste internationale, il faut savoir ce qu’elle était censée faire. Un beffroi n’est ni un clocher ni un donjon : c’est la tour de la communauté urbaine elle-même, celle des bourgeois et des échevins, dressée face au pouvoir religieux et au pouvoir seigneurial. Elle abrite la cloche qui donne le signal, les archives et les chartes qui fondent les libertés de la ville, parfois le guet. Cette distinction paraît formelle, elle est en réalité au cœur du dossier patrimonial : c’est parce que les beffrois racontent l’émergence d’un pouvoir municipal en Europe du Nord qu’ils ont fini par intéresser l’UNESCO. Les autres facettes de ce passé urbain sont abordées dans la rubrique histoire et patrimoine d’Arras, dont cet article fait partie.
Ce qu’un beffroi voulait dire dans une ville de draperie
Arras s’illustre au Moyen Âge par la laine, la draperie et la tapisserie. Les tapisseries d’Arras s’exportent dans toute l’Europe, au point qu’au XIVe siècle le mot anglais arras finit par désigner les tapisseries en général : rares sont les villes dont le nom devient un nom commun chez leurs clients. Une économie de ce type suppose des règles partagées, des mesures contrôlées, des horaires communs entre ateliers, des marchands qui se réunissent. La cloche du beffroi est l’instrument de cette coordination : elle ouvre et ferme la journée de travail, appelle au marché, convoque l’assemblée, alerte en cas d’incendie. La hauteur de la tour n’est donc pas un ornement, c’est une portée sonore et un signal visible depuis la campagne environnante.
Un chantier ouvert au XVe siècle et achevé en 1554
Le beffroi d’Arras culmine à 75 mètres. Son chantier commence au XVe siècle et ne s’achève qu’en 1554, sous la conduite de l’architecte Jacques Le Caron. Un tel étalement, plus d’un siècle, n’a rien d’exceptionnel pour ce type d’édifice : une tour civique se paie sur les ressources de la ville, elle avance quand les finances le permettent et s’interrompt quand elles manquent. L’achèvement intervient à une période où Arras et l’Artois relèvent des Pays-Bas habsbourgeois puis espagnols, situation qui dure jusqu’à la prise de la ville en 1640 ; le rattachement définitif à la France n’interviendra qu’en 1659, par le traité des Pyrénées. La tour est donc plus ancienne que l’appartenance française de la ville, ce qui éclaire sa parenté de forme avec les beffrois des anciens Pays-Bas.
Le beffroi et l’hôtel de ville, un ensemble indissociable
Le beffroi n’est pas isolé : il est adossé à l’hôtel de ville, et c’est l’ensemble qui fait sens. La maison commune traite les affaires, la tour les proclame. Cette solidarité se lit encore dans la manière dont le bâtiment se présente : la façade tournée vers la place des Héros a été rebâtie dans le style gothique des XIVe et XVe siècles, tandis que celle qui donne sur la place de la Vacquerie, en arrière, a reçu une architecture classique. Deux visages, deux époques revendiquées, un seul édifice. L’hôtel de ville est lui-même classé au titre des monuments historiques depuis 1921, protection distincte de celle de la tour. Son sous-sol donne accès aux boves, réseau de galeries creusé à une douzaine de mètres sous la place des Héros.
Ce que recouvre l’inscription du beffroi d’Arras au patrimoine mondial
Première correction utile : le beffroi d’Arras n’a pas été inscrit seul. Il l’a été comme élément d’un bien sériel, c’est-à-dire un bien du patrimoine mondial composé de plusieurs éléments situés en des lieux différents, parfois dans plusieurs pays, réunis parce qu’ils illustrent ensemble une même valeur. Ce mécanisme est fréquent et il change tout à la lecture : ce n’est pas la seule tour arrageoise qui a emporté la décision, c’est la démonstration d’ensemble à laquelle elle contribue. L’inscription reste un acte de droit international, avec ses procédures et ses obligations de suivi ; les mécanismes juridiques qui encadrent la vie locale sont traités dans la rubrique économie et droit local à Arras.
Un bien sériel intitulé « Beffrois de Belgique et de France »
Le bien porte le numéro 943 et s’intitule aujourd’hui « Beffrois de Belgique et de France ». Il rassemble 56 beffrois : 33 en Belgique, dont 26 en Flandre et 7 en Wallonie, et 23 dans le nord de la France. Le beffroi d’Arras est l’un de ces 23. L’intitulé compte, car il est régulièrement écorché : on lit encore « Beffrois de Flandre et de Wallonie », qui était le nom du bien avant l’entrée des beffrois français. Employer l’ancien nom revient à décrire une liste dont Arras ne faisait pas partie. La logique du dossier est transfrontalière : les beffrois du nord de la France et ceux de l’ancien espace flamand et wallon forment une même famille d’édifices, née de conditions politiques et économiques comparables.
1999 pour les beffrois belges, 2005 pour ceux du Nord
La date est le second point qui se trompe le plus souvent. Le bien a été inscrit en 1999, sous son ancien nom, avec 32 beffrois belges et eux seuls. Ce n’est qu’en 2005 qu’une extension a ajouté les 23 beffrois du nord de la France ainsi que celui de Gembloux, l’ensemble prenant alors son intitulé actuel. Pour le beffroi d’Arras, l’année d’inscription est donc 2005, et écrire 1999 revient à dater son entrée de six ans avant qu’elle n’ait eu lieu. Ce fonctionnement par extension est propre aux biens sériels : une fois le bien inscrit, il peut s’élargir à de nouveaux éléments qui renforcent la démonstration initiale, sans reprendre à zéro une procédure complète.
Les critères (ii) et (iv), et ce qu’ils veulent dire
Un bien n’entre sur la Liste que s’il justifie d’une valeur universelle exceptionnelle et satisfait à au moins un des critères définis par le comité du patrimoine mondial. Les Beffrois de Belgique et de France ont été retenus au titre des critères (ii) et (iv). Le premier vise l’échange d’influences entre régions ou entre périodes, en matière d’architecture, d’urbanisme ou de techniques. Le second vise l’exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble illustrant une étape significative de l’histoire humaine. Traduit pour Arras : la tour vaut à la fois comme maillon d’une famille architecturale qui circule d’une ville à l’autre et comme témoignage matériel de l’essor des libertés communales. Ce n’est ni sa hauteur ni son élégance qui sont en cause, c’est ce qu’elle démontre.
À retenir : le bien s’intitule « Beffrois de Belgique et de France », le beffroi d’Arras y est entré en 2005 par extension, et l’UNESCO inscrit un bien, il ne le classe pas.
Inscription au patrimoine mondial et protection française, deux régimes distincts
C’est ici que se joue le contresens le plus fréquent : l’UNESCO inscrit, il ne classe pas. On lit partout des monuments « classés UNESCO » ; l’expression n’a pas de sens juridique. L’inscription sur la Liste du patrimoine mondial procède d’une convention internationale : un État propose un bien, un comité intergouvernemental décide de l’inscrire ou non. Le classement au titre des monuments historiques, lui, est un acte français, pris sur le fondement du code du patrimoine, et c’est lui qui produit des effets contraignants sur les travaux. Les deux régimes se superposent sans se confondre, et c’est le second qui pèse sur la vie quotidienne des riverains, sujet que prolonge la rubrique cadre de vie et décoration à Arras.
L’UNESCO inscrit, l’État français classe
L’inscription crée des obligations pour l’État qui a présenté le bien : veiller à sa conservation, en assurer la gestion, rendre compte périodiquement de son état. Elle s’accompagne le plus souvent d’un plan de gestion et d’une zone tampon, périmètre entourant le bien où l’on surveille ce qui pourrait altérer sa perception. Mais elle ne crée pas, par elle-même, de servitude opposable à un propriétaire arrageois. Si des travaux sont refusés ou modifiés aux abords du beffroi, ce n’est jamais l’UNESCO qui les refuse : ce sont les règles françaises, appliquées par les services de l’État et par la commune. Confondre les deux conduit à surestimer le rôle d’une organisation internationale et à sous-estimer celui du droit national, qui fait le travail réel.
Le beffroi est protégé par la France depuis la liste de 1840
La tour est classée au titre des monuments historiques par la liste de 1840, la toute première liste de monuments dressée en France sous l’impulsion de Prosper Mérimée. C’est l’une des plus anciennes protections du pays, et elle précède l’inscription au patrimoine mondial de plus d’un siècle et demi. Sa notice figure à la base Mérimée sous la référence PA00107963, à ne pas confondre avec la notice PA00107461, qui concerne l’hôtel de ville et le beffroi de Douai : la confusion entre les deux villes est courante. Autour, la chronologie des protections arrageoises s’étale : la cathédrale en 1906, l’abbaye Saint-Vaast en 1907, les immeubles des places entre 1919 et 1921, l’hôtel de ville en 1921, la citadelle en 2012.
Ce que l’inscription change, et ce qui change vraiment
Cet empilement se visualise mieux qu’il ne se raconte. D’un côté, un objet : une tour de 75 mètres, achevée en 1554, adossée à une maison commune, reconstruite au XXe siècle. De l’autre, une succession de statuts qui ne portent pas sur les mêmes choses et n’ont pas les mêmes effets : classement français en 1840, protection de l’hôtel de ville en 1921, inscription internationale en 2005, site patrimonial remarquable créé en 2019 sur le centre ancien. Le schéma ci-dessous met en regard une coupe cotée du beffroi et une frise de ces protections successives, afin de distinguer d’un coup d’œil ce qui relève de l’édifice lui-même et ce qui relève du droit qui s’y applique.
Ce que la frise fait apparaître, c’est l’ordre des choses : la protection française arrive largement en tête, l’inscription internationale ferme la marche, et le dispositif qui encadre le plus grand nombre de chantiers arrageois est en réalité le plus récent. Depuis la loi du 7 juillet 2016, la catégorie juridique en vigueur est le site patrimonial remarquable, qui a remplacé les anciens secteurs sauvegardés, ZPPAUP et AVAP. Celui d’Arras est issu d’une AVAP et a été créé le 20 juin 2019. Dans ce périmètre, les travaux modifiant l’aspect extérieur d’un immeuble, les cours et jardins ou les éléments de décoration sont soumis à autorisation préalable, avec l’accord de l’architecte des Bâtiments de France. Cet accord est un avis conforme : sans lui, l’autorisation ne peut pas être délivrée.
Les idées reçues les plus tenaces sur le beffroi d’Arras et l’UNESCO
Une inscription au patrimoine mondial produit un effet secondaire assez systématique : elle déborde. Dans les conversations, dans les brochures, parfois dans les articles, elle finit par recouvrir tout le centre ancien, alors qu’elle ne concerne qu’un édifice précisément désigné. À Arras, deux éléments et deux seulement figurent sur la Liste, au titre de deux biens sériels différents : le beffroi et la citadelle. Tout le reste, aussi remarquable soit-il, relève de la protection nationale. Cette confusion n’est pas une faute vénielle : elle empêche de comprendre qui décide quoi, et elle attribue à une organisation internationale des décisions qui se prennent en France. Les trois idées reçues qui suivent sont celles que l’on rencontre le plus souvent.
Non, les places d’Arras ne sont pas inscrites au patrimoine mondial
Ni la Grand’Place, ni la place des Héros, ni la place de la Vacquerie ne figurent sur la Liste. Leur protection est française et elle est ancienne : la liste des monuments historiques recense 51 immeubles classés sur la Grand-Place et 44 sur la place des Héros, protégés pour l’essentiel entre 1919 et 1921. L’ensemble bâti compte 155 maisons portées par 345 piliers d’arcades, ce qui suffit à en faire un ensemble sans équivalent, sans qu’il soit besoin d’y ajouter un record de superficie que les sources ne confirment pas : la Grand’Place mesure 184 mètres sur 96, soit 17 664 mètres carrés, quand la place des Quinconces à Bordeaux en fait douze hectares. Le beffroi domine la place des Héros sans l’entraîner avec lui sur la Liste.
La citadelle, second bien arrageois, relève d’un autre dossier
La citadelle bâtie par Vauban entre 1668 et 1672 est elle aussi inscrite, mais au titre du bien « Fortifications de Vauban », inscrit le 7 juillet 2008, composé de douze groupes de sites fortifiés et retenu au titre des critères (i), (ii) et (iv). Deux biens, deux dossiers, deux dates : rien ne relie l’inscription du beffroi à celle de la citadelle, sinon la commune qui les abrite. Là encore, la protection française est distincte : la citadelle a été classée en totalité par arrêté du 23 octobre 2012, classement qui s’est substitué aux protections antérieures de 1920 et 1929 et qui englobe les ouvrages militaires bâtis et non bâtis, les bâtiments et l’ensemble des sols. Une zone tampon de 500 mètres entoure les parcelles cédées par l’armée à la ville en 2010.
Le beffroi que l’on voit aujourd’hui est une reconstruction
Dernier point, le plus contre-intuitif : la tour de 1554 n’est plus debout. Le beffroi a été détruit le 21 octobre 1914, pendant la Première Guerre mondiale, comme une grande part de la ville. Il a été reconstruit sous la direction de l’architecte Pierre Paquet, avec une structure en béton armé dissimulée sous une silhouette rendue à son état d’avant-guerre. Le même homme a dirigé la restauration à l’identique des places entre 1919 et 1934, les façades extérieures étant systématiquement rétablies tandis que les intérieurs restaient plus libres, faute de relevés précis. Un chiffre résume cette histoire : en 2015, les logements achevés avant 1919 ne représentaient que 7,9 % du parc arrageois. Ce que l’UNESCO a inscrit en 2005 est donc un édifice dont la matière date en grande partie de l’entre-deux-guerres, et dont la valeur tient à la continuité d’une forme et d’une fonction bien plus qu’à l’ancienneté de ses pierres.
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