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À quoi ressemble le cadre de vie arrageois ?
Six textes qui relient l’habitat arrageois, son histoire et sa décoration : parc de logements, rénovation, Art déco, maison de brique, quartiers et espaces verts
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Comprendre le cadre de vie arrageois suppose de partir du bâti avant de parler de goût. Arras est une ville très ancienne dont le parc de logements est, lui, remarquablement récent : au millésime 2015 du recensement, l’INSEE ne comptait que 7,9 % de résidences principales achevées avant 1919, trace directe de la destruction de 1914-1918. C’est aussi une commune d’appartements et de locataires, ce qui change ce qu’un habitant peut réellement décider chez lui. Les six textes réunis ici partent tous de ce socle matériel plutôt que d’une envie d’ambiance, parce que l’époque de construction d’un logement commande la plupart des choix qui suivront.
La rubrique avance dans un ordre simple : d’abord la structure du parc de logements, ensuite la rénovation d’un logement de la reconstruction, puis la lecture de l’Art déco dans les rues, la décoration d’un intérieur de maison de brique, la formation des quartiers et enfin les espaces où la ville respire. Chaque texte explique un mécanisme, l’origine d’une forme urbaine ou la portée exacte d’une règle, plutôt que de dresser un inventaire.
Ce qui suit ne propose ni palmarès de quartiers, ni conseil d’achat, ni recette décorative universelle. Les chiffres cités portent leur millésime, parce que les séries communales disponibles et les données les plus récentes ne datent pas de la même année, et parce qu’une donnée de logement sans année ne veut rien dire. Le parti pris est celui du mécanisme : d’où vient une forme, ce qu’une règle atteint et ce qu’elle laisse libre.
Un parc de logements très jeune dans une ville très ancienne
Une ville peut être fort ancienne et loger ses habitants dans un bâti récent : Arras en est un cas d’école. Au millésime 2015 du recensement, l’INSEE dénombrait 22 866 logements sur la commune, dont 88,1 % de résidences principales, et 7,9 % seulement de ces résidences principales avaient été achevées avant 1919. Dans une ville née de l’oppidum atrébate de Nemetacum, la proportion étonne, jusqu’à ce qu’on se rappelle ce qui s’est joué entre 1914 et 1918. La ville a été ravagée, les sources parlant des trois quarts du bâti à relever, et la démographie en garde la marque, avec 26 080 habitants au recensement de 1911 puis 24 835 à celui de 1921.
Ce que l’on prend pour de l’ancien est donc le plus souvent une reconstruction. Les façades des places ne sont pas d’origine : elles ont été relevées à l’identique entre 1919 et 1934 sous la direction de l’architecte Pierre Paquet. Un détail de ce chantier éclaire toute la rubrique : les façades extérieures ont été systématiquement préservées dans leur dessin d’avant guerre, tandis que les intérieurs ont été laissés bien plus libres, faute de relevés précis de ce qu’ils contenaient. Le partage entre un dehors tenu et un dedans souple n’est pas né d’un règlement récent, mais de la reconstruction elle-même.
La seconde strate est plus massive encore : toujours au millésime 2015, 37,7 % des résidences principales dataient de la période 1946-1970, soit près de quatre logements sur dix. Les autres tranches n’ont pas pu être extraites, la série reste incomplète. Elle suffit pourtant à dessiner deux époques dominantes, l’entre-deux-guerres de la reconstruction et les décennies d’après 1945. Un logement de l’une ou de l’autre ne se comporte pas pareillement : hauteurs sous plafond, matériaux de mur, menuiseries et circulation de l’humidité diffèrent, et avec elles les gestes possibles.
Une ville d’appartements et de locataires
Le deuxième trait structurant tient au statut d’occupation. Au millésime 2015, la commune comptait 65,0 % d’appartements contre 34,5 % de maisons, et 65,4 % des résidences principales étaient occupées par des locataires, pour 32,9 % de propriétaires. Cette physionomie s’explique par la fonction de ville-centre : Arras est la préfecture du Pas-de-Calais, elle concentre administrations et établissements de santé, et accueille un pôle universitaire de plus de 4 000 étudiants. La pyramide des âges le confirme, la tranche des 15-29 ans étant la plus nombreuse de la commune au même millésime, avec 24,8 % de la population.
Encore faut-il ne pas confondre les périmètres, sans quoi les chiffres deviennent incohérents. Trois échelles coexistent : la commune d’Arras compte 42 875 habitants, l’unité urbaine 88 911 et la Communauté urbaine d’Arras 109 884, chiffres INSEE de 2023. L’intercommunalité totalisait la même année 56 377 logements, dont 91,0 % de résidences principales et 7,8 % de vacants, avec 54,7 % de propriétaires. La majorité est donc locataire dans la ville-centre et propriétaire à l’échelle intercommunale. Rapprocher ces taux demande de la prudence, puisque l’un porte sur la commune au millésime 2015 et l’autre sur l’intercommunalité en 2023 : deux territoires, deux années, pas une évolution.
Cette structure a des effets très concrets sur la décoration. Dans un appartement loué, l’habitant dispose des surfaces et de peu d’autre chose : menuiseries, réseaux, sols collés et façade lui échappent, et les parties communes relèvent de la copropriété. La marge de manœuvre se loge dans le réversible, ce qui se pose, se dépose et se remporte : couleurs remises en état au départ, textiles, éclairage d’appoint, mobilier. Un propriétaire occupant raisonne autrement, sur des cycles longs et sur des interventions qui engagent la substance du bâtiment. Distinguer les deux situations évite la frustration la plus courante, celle du projet pensé pour un logement qu’on ne possède pas.
Des quartiers dessinés par l’armée puis par les grandes opérations
La forme des quartiers arrageois se comprend d’abord par ce qui a longtemps interdit de bâtir. La citadelle édifiée par Vauban entre 1668 et 1672, pentagone à cinq fronts et cinq bastions, a gelé pour trois siècles une emprise considérable. Les parcelles n’ont été cédées par l’armée à la ville qu’en 2010, sur environ quinze hectares intra-muros et un périmètre de reconversion de soixante-douze hectares, et l’ensemble a été classé en totalité au titre des monuments historiques par arrêté du 23 octobre 2012. Le vocabulaire mérite ici d’être exact : la citadelle est aussi inscrite au patrimoine mondial au titre des Fortifications de Vauban depuis 2008, et l’UNESCO inscrit, il ne classe pas.
La seconde matrice est celle de l’après-guerre. Les quatre logements sur dix bâtis entre 1946 et 1970, au millésime 2015, ne se sont pas répartis au hasard : ils ont pris la forme d’opérations d’ensemble, conçues d’un seul tenant, avec leurs voiries et leurs équipements propres. C’est ce qui explique qu’un quartier change parfois de nature en traversant une rue. Les dénominations les plus sûres sont celles de la géographie prioritaire de la politique de la ville, qui compte quatre quartiers prioritaires à Arras pour la période 2024-2030, contre trois auparavant : Cheminots Jean Jaurès Moulin Hacart, Blancs Monts et Hochettes, Bonnettes Saint-Pol et Baudimont, Saint-Michel Goudemand. Ils regroupaient 10 402 habitants, soit 24,6 % de la population, en 2024.
D’autres noms circulent, attestés par des sources documentaires plutôt qu’officielles : Méaulens, Basse-Ville, Baudimont, La Madeleine, Saint-Géry, Ronville. Aucune liste municipale complète et consultable n’a pu être établie, et mieux vaut le dire que fabriquer un découpage. Le quartier vécu ne coïncide d’ailleurs jamais tout à fait avec un périmètre administratif : il se définit par un marché, une école, un axe. La planification, elle, se joue à l’échelle intercommunale, la Communauté urbaine d’Arras étant compétente pour le plan local d’urbanisme intercommunal et pour le schéma de cohérence territoriale.
Décorer, rénover, et où s’arrête exactement la règle patrimoniale
Arras relève d’un site patrimonial remarquable, et le mot compte. L’expression secteur sauvegardé n’a plus d’existence juridique depuis la loi du 7 juillet 2016, qui a créé cette catégorie unique et y a basculé les dispositifs antérieurs. Celui d’Arras est issu d’une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine, créé le 20 juin 2019. Les travaux modifiant les parties extérieures des immeubles, les parties non bâties comme les cours et les jardins, ou les éléments d’architecture et de décoration visés par les règles du site, y sont soumis à autorisation préalable et à l’accord de l’architecte des Bâtiments de France, un avis conforme sans lequel rien ne peut être délivré. Son examen prend un mois pour une déclaration préalable, deux pour un permis.
S’y ajoute le régime des abords des monuments historiques : la commune comptant environ 170 éléments protégés, une large part du centre relève d’un périmètre qui emporte lui aussi un contrôle. Pour qui veut changer d’intérieur, l’essentiel tient pourtant en une phrase : cette mécanique vise l’aspect extérieur et les abords, pas la couleur d’un salon. Repeindre un mur ou réorganiser des rangements ne relève d’aucune autorisation d’urbanisme. C’est le partage hérité du chantier de 1919-1934. La prudence reste de mise dans un immeuble protégé en propre, où des éléments intérieurs peuvent être couverts : dans le doute, la question se pose au service instructeur avant les travaux.
Restent deux gestes que l’on confond volontiers. Décorer travaille la surface et la perception, couleurs, lumière, matières, mobilier, proportions ressenties : c’est réversible et sans autorisation. Rénover touche à la substance, murs, réseaux, menuiseries, isolation, parfois structure : c’est peu réversible, cela engage le comportement du bâtiment et cela peut modifier l’aspect extérieur, donc déclencher la procédure décrite plus haut. Les deux dépendent du même préalable, connaître l’époque de construction du logement. Un mur de brique posé sur un sous-sol de craie, celle que l’on extrayait dès le neuvième siècle et qui a laissé une vingtaine de kilomètres de boves sous la ville, ne se traite pas comme une cloison des années 1960.
L’époque commande enfin la façon dont la lumière entre, paramètre le plus sous-estimé d’un projet décoratif. Sous une latitude septentrionale, le ciel est souvent couvert et le soleil bas : la lumière arrive diffuse, froide, peu contrastée, et elle refroidit visuellement les blancs purs comme les gris neutres, qui virent au bleuté. Les logements de la reconstruction et ceux de l’après-guerre n’offrent ni les mêmes baies ni les mêmes profondeurs de pièce. La brique, ancienne dans le bâti local comme en témoigne l’hôtel des Trois Luppars daté de 1467, renvoie au contraire une dominante chaude : choisir une couleur ici revient à arbitrer entre une lumière froide et des matériaux chauds.