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Comment lire l’histoire et le patrimoine d’Arras ?

Une grille de lecture pour l’histoire et le patrimoine d’Arras : les couches successives de la ville, les régimes de protection et le sens d’une reconstruction à l’identique

6 articles sur cette page

Les couches successives du patrimoine arrageois et leurs protections

Lire l’histoire et le patrimoine d’Arras suppose d’abandonner une idée simple, celle d’une ville d’un seul âge. Ce que l’on regarde depuis les places est un empilement : un site gaulois puis gallo-romain, Nemetacum, oppidum du peuple belge des Atrébates ; une ville médiévale née autour d’une abbaye fondée en 667 et enrichie par la draperie et la tapisserie ; une place forte passée des Pays-Bas espagnols à la France en 1659, puis dotée d’une citadelle par Vauban ; enfin une ville rebâtie après 1918. Chacune de ces couches a laissé des traces visibles, et les mêmes pierres servent souvent à plusieurs récits.

La seconde difficulté est juridique. Inscription au patrimoine mondial, classement au titre des monuments historiques, inscription au même titre, site patrimonial remarquable, périmètre des abords : ces mots désignent des régimes distincts, avec des autorités, des procédures et des effets différents. Les confondre produit les erreurs les plus répandues sur la ville, à commencer par celle qui installe les places à l’UNESCO alors que seuls le beffroi et la citadelle y figurent.

Les six articles réunis dans cette rubrique prennent chacun un objet précis : le beffroi et son inscription, les façades des places, les boves, la citadelle de Vauban, la reconstruction menée après 1918 et l’abbaye Saint-Vaast. Le texte placé sous la liste donne la grille commune à tous : comment les couches se superposent, ce que chaque protection implique réellement, ce que veut dire rebâtir à l’identique, et pourquoi le sous-sol arrageois compte autant que les façades.

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Les couches successives du patrimoine arrageois

Le sol arrageois porte au moins quatre villes. La première est celle des Atrébates, dont l’oppidum, Nemetacum, précède la conquête romaine de 56 avant Jésus-Christ ; la ville devient ensuite une place de garnison romaine importante. La deuxième est médiévale, et elle est double : un pôle monastique né de l’abbaye Saint-Vaast, fondée en 667, et un pôle marchand porté par la draperie et les tapisseries exportées dans toute l’Europe, au point qu’au quatorzième siècle le mot anglais arras en vient à désigner les tapisseries en général. Les sources consultées ne tracent pas la limite entre ces deux noyaux, mais leur dualité explique que la ville ancienne ait deux centres de gravité plutôt qu’un seul.

La troisième couche est militaire et politique. Arras et l’Artois relèvent des Pays-Bas habsbourgeois puis espagnols entre 1493 et 1640 ; la ville est prise par les troupes de Louis XIII en 1640, puis rattachée définitivement à la France par le traité des Pyrénées en 1659. Vauban y construit une citadelle entre 1668 et 1672 selon le ministère de la Culture, l’office de tourisme évoquant un chantier achevé pour l’essentiel en 1678 : les deux lectures circulent. Un pentagone de cinq fronts et cinq bastions, environ quinze hectares intra-muros, cela ne s’ajoute pas à la ville : cela la contraint et fixe durablement ses limites.

La quatrième couche est la plus récente et la plus discrète, parce qu’elle imite les précédentes. La Première Guerre mondiale ravage Arras, décrite comme détruite aux trois quarts et décorée de la Croix de guerre 1914-1918, et la reconstruction des places s’étale de 1919 à 1934. Le recensement en garde la trace : les logements achevés avant 1919 ne représentaient que 7,9 % du parc arrageois en 2015, et la population recule de 26 080 habitants en 1911 à 24 835 en 1921. Autrement dit, la ville que l’on qualifie spontanément d’ancienne est, dans sa masse bâtie, une ville de l’entre-deux-guerres et des décennies suivantes.

Inscription, classement, site patrimonial remarquable : trois régimes distincts

L’UNESCO inscrit, il ne classe pas : le classement est un acte français, distinct de la liste du patrimoine mondial. À Arras, deux éléments seulement sont inscrits, au titre de deux biens sériels. Le beffroi relève du bien « Beffrois de Belgique et de France », inscrit en 1999 sous le nom de « Beffrois de Flandre et de Wallonie » avec les seuls beffrois belges, puis étendu en 2005 aux vingt-trois beffrois du nord de la France et à celui de Gembloux, soit cinquante-six beffrois au titre des critères ii et iv. La citadelle relève du bien « Fortifications de Vauban », inscrit le 7 juillet 2008, composé de douze groupes de sites fortifiés. L’année d’inscription du beffroi d’Arras est donc 2005, pas 1999.

Tout le reste relève de la protection nationale. La Grand’Place, la place des Héros, la place de la Vacquerie, la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Vaast, l’abbaye Saint-Vaast, les boves et la carrière Wellington ne sont rattachés à aucun bien du patrimoine mondial. Le Code du patrimoine distingue deux degrés : le classement, le plus fort, et l’inscription, plus souple. Le beffroi est classé par la liste de 1840, l’une des protections les plus anciennes de France ; la cathédrale l’est le 30 octobre 1906, l’abbaye en 1907, l’hôtel de ville en 1921, et la citadelle en totalité par arrêté du 23 octobre 2012, qui se substitue aux protections antérieures de 1920 et 1929. Le théâtre, lui, est inscrit et non classé.

Un troisième régime vise des ensembles urbains plutôt que des immeubles isolés. Le terme de secteur sauvegardé n’a plus d’existence juridique : la loi du 7 juillet 2016 a créé les sites patrimoniaux remarquables et transformé de plein droit les anciens secteurs sauvegardés, ZPPAUP et AVAP. Celui d’Arras est issu d’une AVAP, créée le 20 juin 2019 selon la base du ministère de la Culture. S’y ajoutent les périmètres d’abords de monuments historiques, qui couvrent une large part du centre : environ 170 éléments protégés y sont recensés, un chiffre plus élevé circulant ailleurs sans confirmation. Dans ces périmètres, les travaux modifiant l’aspect extérieur sont soumis à autorisation préalable et à l’avis conforme de l’architecte des Bâtiments de France, sans lequel rien n’est délivré. Arras ne porte pas le label Villes et Pays d’art et d’histoire, qui revient dans le Pas-de-Calais à Saint-Omer.

Ce que la reconstruction à l’identique signifie

La formule est trompeuse, car elle ne désigne pas un calque. Sur les places, les façades extérieures ont été systématiquement préservées ou rétablies dans leur dessin d’avant-guerre, tandis que les intérieurs ont été traités bien plus librement, faute de relevés précis antérieurs à 1914. L’identique porte donc sur l’image de la rue, pas sur la distribution des logements ni sur les techniques employées. Le beffroi en fournit la démonstration : détruit le 21 octobre 1914, reconstruit sous la direction de l’architecte Pierre Paquet, il retrouve sa silhouette de 75 mètres et le volume achevé en 1554 par Jacques Le Caron, mais avec une structure en béton armé.

L’hôtel de ville pousse la logique plus loin. Sa façade sur la place des Héros a été rebâtie dans le style gothique des quatorzième et quinzième siècles, tandis que celle qui donne sur la place de la Vacquerie a reçu une architecture classique : le même bâtiment affiche deux époques selon la place depuis laquelle on le regarde, ce qui résulte d’un choix de reconstruction et non d’un héritage. Sur les places, l’ensemble compte 155 maisons portées par 345 piliers d’arcades, dans un vocabulaire qui combine le baroque flamand et le classicisme français du dix-septième siècle : pignons à volutes, galeries, pilastres, entrées de caves sur rue. L’Hôtel des Trois Luppars, au numéro 49, daté de 1467, fait exception.

La protection accompagne ce chantier plus qu’elle ne le précède : la Grand’Place compte 51 immeubles classés et la place des Héros 44, pour l’essentiel entre 1919 et 1921, c’est-à-dire au moment même où l’on rebâtit. Un autre comptage, 69 façades classées sur la même période, circule sans se recouper avec le précédent. Prudence également sur les dimensions, souvent exagérées : la Grand’Place mesure 184 mètres sur 96, soit 17 664 mètres carrés ou 1,77 hectare, ce qui n’en fait ni la plus grande place de France, la place des Quinconces à Bordeaux atteignant douze hectares, ni la plus grande d’Europe. Le fait remarquable est ailleurs, dans la cohérence de l’ensemble et dans sa date réelle.

Le sous-sol arrageois, un patrimoine à part entière

Sous les places court une seconde ville. Les boves, situées à environ douze mètres sous la place des Héros, sont d’anciennes carrières : on y extrait la craie à partir du neuvième siècle pour bâtir les édifices religieux et les premières défenses, puis l’extraction cesse au douzième siècle et les marchands convertissent les vides en caves de stockage. Le réseau atteindrait une vingtaine de kilomètres de galeries sous la ville. Ce basculement éclaire un détail de façade : les entrées de caves sur rue appartiennent au vocabulaire architectural des places. Le sous-sol n’est donc pas un décor annexe, c’est la matière même dont la ville de surface a été tirée.

Ce vide souterrain a resservi à chaque conflit. Avant la bataille d’Arras du 9 avril 1917, les caves dispersées sont reliées entre elles ; pendant la Seconde Guerre mondiale, elles servent d’abri anti-aérien à la population. À l’autre extrémité de la ville, la carrière Wellington, rue Arthur Delétoille et donc bien sur la commune d’Arras, procède du même principe : à partir de novembre 1916, des tunneliers néo-zélandais relient d’anciennes carrières de craie médiévales pour former des casernes souterraines capables d’abriter jusqu’à 24 000 soldats, à une vingtaine de mètres sous la surface. Cette mémoire ne se lit pas qu’en profondeur : la citadelle abrite le Mur des Fusillés, où sont commémorés 218 résistants fusillés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le droit épouse cette réalité verticale. Le classement de la citadelle porte, selon les termes de l’arrêté de 2012, sur ses ouvrages militaires bâtis et non bâtis, ses bâtiments et l’ensemble des sols : le sol lui-même est protégé, et pas seulement les élévations. Dans un site patrimonial remarquable, l’autorisation préalable vise de même les parties non bâties, cours et jardins, ainsi que les éléments d’architecture et de décoration. La citadelle est doublement encadrée, par ce classement et par une zone tampon UNESCO de 500 mètres autour des parcelles cédées par l’armée à la ville en 2010, sur un site de reconversion de 72 hectares. Un projet de travaux dans le centre ancien engage ainsi le sol autant que le dessin des élévations.