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Cadre de vie et décoration

Où respire-t-on à Arras ?

Par Blog Arras 13 min de lecture

Plan d’un espace vert arrageois : allées, bassin et plantations

Chercher les espaces verts d’Arras, c’est d’abord poser une question de géographie et d’histoire, avant d’être une question de promenade. Une ville de plaine, dense, longtemps place forte et relevée après 1918 ne dispose pas de ses vides par hasard : ils viennent d’emprises militaires, du passage d’une rivière, d’enclos religieux, d’aménagements des XIXe et XXe siècles. Ce texte explique d’où viennent ces espaces libres, ce qui sépare un parc d’un square, d’un jardin public, d’une promenade plantée ou d’un espace naturel, et pourquoi un sous-sol de craie pèse sur ce qui pousse ici. Il ne dresse pas d’inventaire, n’avance aucune superficie qui ne soit sourcée, ne donne ni horaire ni liste d’essences par lieu.

D’où viennent les grands vides d’une ville fortifiée

Une place forte ne se résume pas à ses murs : elle impose autour d’elle des servitudes qui interdisent de bâtir, pour que rien ne masque le champ de tir ni n’offre d’abri à l’assaillant. Ce vide réglementaire, le glacis, a dessiné pendant des siècles une couronne dégagée autour des villes défendues, et c’est de cette couronne que la plupart d’entre elles tirent aujourd’hui leurs boulevards larges, leurs alignements d’arbres et leurs grands espaces publics. Arras appartient pleinement à cette famille : la citadelle bâtie par Vauban entre 1668 et 1672, pentagone à cinq fronts et cinq bastions, a gelé pour très longtemps une emprise que personne ne pouvait lotir. C’est une clé de lecture que reprennent souvent les articles réunis dans la rubrique consacrée au cadre de vie arrageois : ici, la forme d’un espace libre précède presque toujours son aménagement, et l’explique.

Ce que la défense a gelé, la reconversion l’a rendu disponible, mais tardivement et par blocs entiers. Les parcelles de la citadelle ont été cédées par l’armée à la ville en 2010, et le plan de gestion du site Vauban décrit un ensemble d’environ quinze hectares intra-muros, inscrit dans un périmètre de reconversion de soixante-douze hectares. L’arrêté du 23 octobre 2012 a classé la citadelle en totalité au titre des monuments historiques, en visant explicitement ses ouvrages militaires bâtis et non bâtis ainsi que l’ensemble des sols : le vide y est protégé exactement comme la pierre. Une zone tampon de cinq cents mètres complète le dispositif au titre de l’inscription des Fortifications de Vauban sur la liste du patrimoine mondial. Un tel espace n’a rien d’un jardin dessiné : c’est une emprise héritée, où les usages contemporains, logements, entreprises, siège intercommunal, festival d’été, se sont glissés dans un tracé qui leur préexistait.

La deuxième origine des vides, c’est l’eau. Une rivière crée ses propres servitudes : lit majeur inondable, berges instables, ouvrages hydrauliques, remblais impossibles à bâtir. Là où la ville s’est construite au sec, la vallée est restée basse, humide, souvent jardinée puis abandonnée à l’industrie avant de redevenir disponible. Arras est traversée par la Scarpe, au bord de laquelle une ancienne usine de lampes de mineurs, boulevard Schuman, a été réaménagée par Jean Nouvel pour accueillir Cité Nature. L’exemple est instructif : le fil de l’eau attire d’abord les activités qui ont besoin d’espace et d’eau, puis, quand elles disparaissent, il laisse derrière lui de longues emprises continues. Ces linéaires ne ressemblent à aucun parc, mais ce sont eux qui permettent de relier des morceaux de ville sans traverser de carrefour.

Restent deux origines moins lisibles. Les enclos religieux d’abord : l’abbaye Saint-Vaast, fondée en 667 et reconstruite au milieu du XVIIIe siècle en style classique, occupe un îlot entier qui n’a jamais été découpé en parcelles ordinaires, et qui abrite aujourd’hui le musée des Beaux-Arts. Un monastère comportait par principe des cours, des vergers et des jardins nourriciers ; quand ces institutions changent d’usage, leur emprise reste d’un seul tenant, ce qui explique la persistance de très grands îlots au cœur des villes anciennes. La reconstruction ensuite : entre 1919 et 1934, sous la direction de Pierre Paquet, Arras est relevée après une destruction qui n’a laissé debout qu’une faible part du bâti ancien, puisque les logements achevés avant 1919 ne représentaient plus que 7,9 % des résidences principales en 2015 selon l’INSEE. Les sources décrivent finement le traitement des façades, beaucoup moins celui des espaces libres : mieux vaut ne rattacher aucun square précis à ce plan sans vérification.

Parc, square, jardin public, promenade plantée : cinq objets distincts

Les mots ne sont pas interchangeables, et la confusion coûte cher dès qu’il s’agit de comprendre ce qu’un lieu peut rendre. Un parc est une étendue de plusieurs hectares, majoritairement perméable, assez vaste pour que l’on s’y déplace sans but. Un square est une petite parcelle plantée prise dans le tissu bâti, souvent close, calibrée pour un voisinage immédiat plutôt que pour une ville entière. Un jardin public est un espace dessiné : allées, massifs, alignements, mobilier, il relève de l’agrément et de la représentation autant que de l’usage. Une promenade plantée est linéaire, on ne s’y installe pas, on la parcourt. Un espace naturel, enfin, n’est pas un aménagement mais un mode de gestion. La répartition de ces objets explique une part des écarts que l’on ressent d’un secteur à l’autre, écarts que détaille l’article sur ce qui distingue les quartiers d’Arras.

À chaque forme correspond un service, et un seul type d’espace ne peut pas tous les rendre. La fraîcheur estivale suppose une masse d’arbres suffisante et un sol qui laisse l’eau s’infiltrer : elle demande de la surface, un square isolé n’y suffit pas. Le jeu suppose au contraire la proximité, car un enfant de trois ans se déplace à l’échelle de la rue, pas du quartier. Le sport réclame un linéaire mesurable, sans traversée dangereuse, ce que seule une promenade continue procure. La traversée exige une continuité, donc des accès aux deux extrémités et non un enclos fermé la nuit. La biodiversité, elle, réclame de la surface, de la tranquillité et un entretien réduit, trois conditions qui s’accommodent mal du piétinement. Un même terrain peut porter deux de ces fonctions, rarement toutes.

La taille compte donc moins que la distance et le nombre. Une ville dense fonctionne au maillage : mieux vaut de nombreux points à cinq minutes à pied qu’un seul grand ensemble à vingt. Cette exigence est renforcée à Arras par la structure du logement, puisque l’INSEE comptait en 2015 65 % d’appartements et 65,4 % de locataires parmi les résidences principales, une composition inhabituelle pour une commune de cette taille et liée à son statut de ville-centre universitaire et administrative. Là où l’on habite en appartement, le jardin privé n’absorbe plus la demande de plein air : elle se reporte intégralement sur l’espace public. Avec 42 875 habitants en 2023 pour une superficie d’environ 11,63 km², et une densité que l’INSEE établissait à 3 501,4 habitants au km² en 2015, la pression sur chaque mètre carré libre est structurelle, pas conjoncturelle.

Reste la question de l’entretien, qui décide de ce qu’un espace devient. Depuis que les collectivités ont renoncé aux désherbants chimiques sur la quasi-totalité de leurs espaces publics, la gestion différenciée s’est imposée : on tond court là où l’on s’assoit, on fauche tard là où l’on ne fait que passer, on laisse le bois mort là où personne ne circule. Ce n’est pas un abandon, c’est un arbitrage explicite entre coût, usage et vivant, et une pelouse haute en juin n’est pas un service dégradé mais un choix assumé. Le procédé a aussi une conséquence pratique, car un sol non traité et peu compacté absorbe mieux les averses, ce qui soulage le réseau lors des orages.

À retenir : la surface d’un espace vert ne dit pas sa valeur d’usage. Un square de quelques centaines de mètres carrés à cinq minutes de chez soi sert plus souvent qu’un grand parc à vingt minutes, mais lui seul ne produit ni fraîcheur de quartier ni biodiversité.

Craie, eau et arbres : ce que le sous-sol arrageois autorise

Un espace libre n’est pas qu’un décor : c’est un sol, et à Arras ce sol a une histoire particulière. La craie du sous-sol y est extraite depuis le IXe siècle pour bâtir les édifices religieux et les premières défenses, au point que la ville repose sur une vingtaine de kilomètres de galeries, les boves, situées à une douzaine de mètres sous la place des Héros, tandis que le réseau de la carrière Wellington court à une vingtaine de mètres de profondeur. Cette géologie explique à la fois la pierre des façades et la prudence nécessaire dès que l’on plante un arbre de grand développement au-dessus d’un vide ancien. Elle explique aussi pourquoi les surfaces dégagées servent de support à tant d’usages temporaires, dont plusieurs des grands rendez-vous qui rythment l’année arrageoise.

Un sol de craie se comporte d’une manière très reconnaissable. Il est filtrant : l’eau le traverse vite, et la réserve utile, c’est-à-dire la quantité d’eau réellement disponible pour les racines, y est faible dès que la couche de terre végétale est mince. Il est franchement calcaire, donc alcalin, ce qui bloque l’assimilation du fer chez les espèces qui réclament un sol acide et provoque le jaunissement des feuilles que les jardiniers appellent chlorose. Résultat contre-intuitif dans une région réputée pluvieuse : un été sec s’y traduit vite par un stress hydrique marqué, alors même que le cumul annuel de pluie paraît confortable. Les arbres qui s’en accommodent sont les espèces calcicoles, celles qui poussent naturellement sur les coteaux crayeux ; celles qui viennent des sols acides y végètent. Aucune source consultée n’attribuant telle essence à tel espace arrageois, ce texte n’en désigne aucune.

L’eau pose une seconde question, celle du ruissellement. Une ville minérale renvoie la pluie vers le réseau au lieu de la stocker, et les espaces verts jouent ici un rôle de tampon souvent ignoré : une pelouse non compactée, une noue creusée en bordure d’allée, une fosse de plantation généreuse retiennent une averse et la restituent lentement. À l’inverse, un sol tassé par la fréquentation devient presque aussi imperméable qu’un enrobé, ce qui explique que l’on ferme parfois des pelouses en hiver. Le schéma ci-dessous situe les grandes familles d’espaces libres arrageois et les continuités qui les relient, sans prétendre à l’exhaustivité ni afficher de surfaces.

Quatre vides, quatre usagesLe glacisla pente dégagée d’une place forte, devenuepromenadeLa bergele fil de l’eau, un couloir de fraîcheur et detraverséeLe squareun espace de proximité, à hauteur de quartierLa placeun vide minéral, qui respire quand il n’estpas occupé
Les quatre formes d’un espace libre. Schéma de principe, sans localisation. Il illustre les types d’espaces libres d’une ville anciennement fortifiée, il ne cartographie aucun jardin arrageois en particulier.

Ce que la carte donne à voir, c’est une géographie en trois registres plutôt qu’une collection de jardins. Un registre périphérique d’abord, hérité de la fortification et des emprises libérées, qui forme une couronne discontinue. Un registre linéaire ensuite, calé sur le fil de l’eau et sur les voies larges, qui sert surtout à traverser. Un registre ponctuel enfin, fait de petites pièces insérées dans le tissu bâti, dont la valeur tient à la distance de marche et non à la taille. Comprendre cette organisation évite un contresens fréquent : additionner des hectares ne dit rien de la qualité d’un maillage.

Le confort d’été dépend directement de cette répartition. Une ville de brique et de pierre, aux places pavées et aux rues étroites, stocke la chaleur du jour dans ses matériaux et la restitue une partie de la nuit : c’est le mécanisme de l’îlot de chaleur urbain, qui se mesure moins l’après-midi qu’au petit matin. Deux leviers seulement le contrarient réellement. L’ombre portée d’abord, celle d’un houppier large, qui coupe le rayonnement avant qu’il n’atteigne le sol et vaut mieux qu’une pelouse en plein soleil. L’évapotranspiration ensuite, c’est-à-dire l’eau que les végétaux relâchent en vapeur, à condition qu’ils en disposent, ce qui ramène à la question du sol crayeux. Un arbre en souffrance ne rafraîchit plus grand-chose : le confort d’été se joue autant dans la fosse de plantation que dans le choix du lieu.

Les respirations qui ne sont pas des jardins

Le premier vide d’Arras n’est pas planté du tout. La Grand’Place mesure 184 mètres sur 96, soit 17 664 m², et forme avec la place des Héros un ensemble bordé de 155 maisons portées par 345 piliers d’arcades. C’est un espace entièrement minéral, et pourtant c’est bien une respiration : le regard y porte loin, le ciel y occupe une part inhabituelle du champ de vision, et l’air y circule comme nulle part ailleurs dans le centre. Sa disponibilité est intermittente, ce qui fait toute sa singularité. Les marchés l’occupent le mercredi et le samedi matin avec plus de deux cents étals, la Ville de Noël s’y installe de fin novembre à fin décembre avec ses chalets et ses attractions, sur la Grand’Place, la place des Héros et la place du Théâtre. Entre ces temps forts, la place redevient un immense sol vide, et cette alternance est un usage à part entière.

Les places offrent d’ailleurs une ressource que peu de parcs procurent : de l’ombre construite. Les galeries qui courent au pied des façades, portées par ces piliers, forment un couvert continu où l’on marche à l’abri du soleil comme de la pluie, avec une température ressentie sensiblement inférieure à celle du pavé exposé. La place de la Vacquerie, en arrière de l’hôtel de ville, la place du Théâtre et la place des États d’Artois complètent ce système de vides successifs, chacun avec sa dimension et son degré d’animation. Ces espaces ne remplacent évidemment pas un sol vivant : ils n’absorbent pas l’eau, n’abritent pas d’insectes et ne rafraîchissent pas la nuit. Mais ils rendent, en journée, un service de circulation et de dégagement que la ville dense ne trouve nulle part ailleurs.

Le fil de l’eau constitue la deuxième respiration non jardinée. Une berge n’est pas un parc : elle est étroite, orientée, souvent bordée d’un côté par un talus et de l’autre par l’eau, ce qui exclut la plupart des usages collectifs. En revanche, elle est fraîche, car la surface libre d’une rivière et la végétation de rive abaissent localement la température, et elle est continue, ce qui en fait le support naturel d’une marche longue ou d’une sortie à vélo. Elle rend aussi un service écologique disproportionné par rapport à sa surface, parce qu’un linéaire humide relie entre eux des milieux isolés et permet aux espèces de circuler. C’est le principe des corridors, et c’est ce qui distingue un ruban de trois mètres de large d’un carré de gazon de même superficie.

La troisième respiration commence là où la ville s’arrête, et elle est plus proche qu’on ne le croit. Avec environ 11,63 km², Arras est une commune de petite superficie serrée contre neuf communes limitrophes, Achicourt, Anzin-Saint-Aubin, Beaurains, Dainville, Duisans, Saint-Laurent-Blangy, Saint-Nicolas, Sainte-Catherine et Tilloy-lès-Mofflaines. Depuis la plupart des quartiers, quelques minutes de marche ou de vélo suffisent pour atteindre une limite communale et retrouver la plaine de l’Artois, ses chemins d’exploitation et ses horizons ouverts. Cette continuité ne relève pas du hasard : la planification est intercommunale, la Communauté urbaine d’Arras étant compétente pour le plan local d’urbanisme intercommunal et le schéma de cohérence territoriale, documents qui fixent les zonages, protègent les liaisons douces et décident si un chemin restera praticable d’une commune à l’autre.

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