La reconstruction d’Arras après la Première Guerre mondiale est le chantier qui a donné à la ville le visage qu’on lui connaît. Détruite aux trois quarts et décorée de la Croix de guerre 1914-1918, la cité a dû trancher une question posée partout dans les régions dévastées : rebâtir à l’identique, saisir l’occasion de moderniser, ou reporter la ville ailleurs. Cet article explique le choix retenu, le rôle de l’architecte Pierre Paquet, le calendrier qui court de 1919 à 1934, les outils juridiques et financiers mobilisés, et ce que la courbe de population laisse voir de cette période. Il ne raconte ni la bataille d’Arras elle-même, ni le détail des protections patrimoniales immeuble par immeuble.
Ce que la Grande Guerre a détruit et ce qu’il fallait rebâtir
Mesurer la reconstruction suppose d’abord de mesurer la perte. Arras passe quatre années à portée immédiate du front, et devient au printemps 1917 la base de départ d’une offensive majeure, la bataille d’Arras, déclenchée le 9 avril. Les sources convergent sur un ordre de grandeur souvent repris : la ville aurait été détruite aux trois quarts, et elle reçoit la Croix de guerre 1914-1918. Le beffroi, commencé au XVe siècle et achevé en 1554, s’effondre dès le 21 octobre 1914. Tout le reste de l’histoire et du patrimoine d’Arras se lit différemment une fois cette césure admise : entre la ville d’avant et celle d’aujourd’hui, il y a un chantier de quinze ans.
Une ville tenue en première ligne pendant quatre ans
La position d’Arras pendant le conflit explique l’ampleur des dégâts. La ville n’est pas prise puis libérée en quelques jours : elle reste tenue, sous le feu, pendant l’essentiel de la guerre, ce qui expose son bâti à une usure continue plutôt qu’à un choc unique. Le sous-sol devient alors une ressource militaire de premier ordre. Les boves, galeries creusées dès le IXe siècle pour extraire la craie puis reconverties en caves marchandes au XIIe siècle, sont reliées entre elles avant l’offensive du 9 avril 1917. Des tunneliers néo-zélandais raccordent de leur côté, à partir de novembre 1916, d’anciennes carrières de craie pour former, une vingtaine de mètres sous la surface, un cantonnement capable d’abriter 24 000 hommes : c’est la carrière Wellington.
Trois quarts d’une ville : ce que recouvre le chiffre
La proportion des trois quarts circule dans toutes les présentations d’Arras, mais elle demande à être lue avec prudence. Elle ne distingue pas l’immeuble rasé de celui qui tient encore debout sans toiture ni plancher, et les sources consultées ne précisent pas la méthode de comptage retenue à l’époque. Ce qui est vérifiable, en revanche, c’est la trace laissée dans le parc de logements : en 2015, les résidences principales achevées avant 1919 ne représentaient plus que 7,9 % du parc arrageois selon l’INSEE. Dans une ville dont l’histoire bâtie remonte à l’Antiquité, moins d’un logement sur douze est donc antérieur à la Grande Guerre.
Rebâtir à l’identique, moderniser ou déplacer la ville
Partout dans les régions dévastées, la même discussion s’ouvre à l’armistice, et elle n’a rien d’évident. Une première voie consiste à relever les édifices tels qu’ils étaient, en acceptant le coût et la lenteur d’une copie savante. Une deuxième propose de profiter du terrain nu pour élargir les rues et aérer les îlots selon les principes d’urbanisme alors en vogue : la table rase est déjà faite, autant en tirer parti. Une troisième, plus radicale, envisage de laisser les ruines comme témoignage et de reconstruire ailleurs. Chacune répond à une conception différente de ce qu’est une ville : un stock de bâtiments, un plan à optimiser, ou une identité collective attachée à des images précises.
Le choix arrageois et le chantier conduit par Pierre Paquet
Le parti retenu à Arras est celui de la restitution. Les places sont restaurées à l’identique entre 1919 et 1934 sous la direction de l’architecte Pierre Paquet, avec une règle simple : les façades extérieures sont systématiquement préservées, tandis que les intérieurs sont laissés plus libres, faute de relevés précis de l’état d’avant-guerre. Ce choix n’avait rien d’automatique. La ville vit depuis le XVIIe siècle avec un ouvrage militaire hors norme, et l’article consacré à la citadelle de Vauban et à son empreinte sur la ville montre à quel point l’identité locale s’est nouée autour d’objets bâtis identifiables, que personne n’envisageait de remplacer par autre chose.
Pierre Paquet, architecte en chef d’un chantier de quinze ans
Le nom de Pierre Paquet revient dans toutes les notices consacrées au centre d’Arras : il dirige l’opération. Sa fonction n’est pas celle d’un dessinateur unique traçant chaque façade, mais celle d’un chef d’orchestre qui fixe la doctrine, arbitre les cas particuliers et tient la cohérence d’un ensemble rebâti par de nombreuses entreprises. C’est sous sa direction que le beffroi est relevé, et le détail est révélateur : la silhouette de 75 mètres est rendue, mais la structure qui la porte est en béton armé. La même logique vaut pour l’hôtel de ville, dont la façade sur la place des Héros est rebâtie en gothique des XIVe et XVe siècles, tandis que celle de la place de la Vacquerie adopte une architecture classique.
Ce que l’expression à l’identique recouvre réellement
L’expression à l’identique devient trompeuse si on la prend au pied de la lettre. Elle désigne un travail sur l’image publique du bâtiment, pas sur sa totalité. Sur les places, ce sont les façades qui font l’objet de la restitution : les pignons à volutes, les arcades, les galeries et les pilastres qui donnent à l’ensemble son caractère de baroque flamand mêlé de classicisme français. Derrière cette enveloppe, les distributions sont refaites selon les besoins du moment. Le tableau ci-dessous met en regard les deux registres du chantier : ce qui a été rendu à la vue de tous, et ce qui a changé sans se voir.
| Rendu à l’identique | Traité autrement |
|---|---|
| Les façades extérieures des places | Les distributions intérieures, faute de relevés d’avant-guerre |
| La silhouette du beffroi et ses 75 mètres | Sa structure porteuse, refaite en béton armé |
| La façade de l’hôtel de ville sur la place des Héros, en gothique | Sa façade sur la place de la Vacquerie, en style classique |
| L’ancienne abbaye Saint-Vaast, restaurée à l’identique | Ses fonctions, aujourd’hui musée des Beaux-Arts et médiathèque |
| Le dessin des places, 155 maisons et 345 piliers | La gare, détruite en 1942 et rebâtie dans les années 1950 |
Cette double logique explique une impression courante chez le visiteur : les places paraissent anciennes, et elles le sont par leur dessin, leurs proportions et leurs matériaux apparents, qui reprennent l’état antérieur. Les bâtiments qui les portent, eux, sont des constructions de l’entre-deux-guerres. Une exception de style se remarque encore, l’Hôtel des Trois Luppars, au numéro 49, daté de 1467, dont la façade en gothique de brique flamand tranche avec ses voisines. Pour le reste, la cohérence visuelle des 155 maisons et des 345 piliers d’arcades ne vient pas d’une lente sédimentation, mais d’une doctrine unique appliquée pendant quinze ans à un ensemble entier.
Dommages de guerre, coopératives et plans d’alignement
Un chantier de cette ampleur ne tient pas sans mécanisme juridique et financier. Le principe posé au lendemain du conflit est celui d’un droit à réparation : le propriétaire d’un bien détruit perçoit une indemnité de dommages de guerre, assise sur la valeur d’avant-guerre et destinée à être réemployée sur place. Comme les sinistrés étaient rarement en mesure de conduire seuls un chantier, ils se regroupaient fréquemment en coopératives de reconstruction, qui passaient les marchés, achetaient les matériaux en gros et répartissaient ensuite les logements rebâtis. Un troisième outil, le plan d’alignement, fixait avant toute construction le tracé des voies et la limite du domaine public. Les sources réunies ici n’en détaillent pas l’application arrageoise : elles attestent le résultat bâti, pas la comptabilité.
Ce que la courbe de population dit de la reconstruction
La démographie offre le meilleur fil pour suivre le chantier, à condition de savoir ce qu’elle mesure. Un recensement ne compte pas des murs, il compte des habitants présents : la destruction s’y lit indirectement, par le départ des familles, et le retour tout aussi indirectement, par leur réinstallation. Le lien avec le bâti reste pourtant très concret, puisque le parc antérieur à 1919 ne pesait plus que 7,9 % des résidences principales arrageoises en 2015. L’immense majorité des logements date donc d’après la Grande Guerre, ce qui n’est pas sans conséquence quand il s’agit de décorer un intérieur dans une maison de brique arrageoise, dont les volumes obéissent aux habitudes de leur époque.
De 1911 à 1921, la trace démographique de la destruction
Le recensement de 1911 dénombre 26 080 habitants, celui de 1921 en compte 24 835. L’écart, un peu plus de mille deux cents personnes, peut sembler modeste au regard d’une ville détruite aux trois quarts, et c’est précisément ce qui le rend intéressant. En 1921, le retour a déjà commencé : les habitants sont revenus vivre parmi les décombres, dans des abris provisoires ou dans les secteurs les moins touchés, avant même que les places soient relevées. Le creux réel, celui des années de guerre, n’apparaît dans aucun recensement, puisqu’il n’y en a pas eu entre 1911 et 1921. La courbe qui suit replace cet épisode dans la série longue.
Lue d’un bout à l’autre, la série raconte une ville longtemps stable puis brutalement mobile. De 1793 à la fin du XIXe siècle, Arras oscille autour de vingt à vingt-sept mille habitants sans jamais s’emballer. Le décrochage de 1921 est le seul accident de la première moitié du graphique, et il est aussitôt suivi d’une ascension continue. L’origine de la série mérite d’être rappelée : elle provient des travaux Ldh, EHESS et Cassini pour les recensements anciens, jusqu’en 1999, puis des chiffres de l’INSEE à partir de 2006. Deux producteurs, deux méthodes, donc un raccord à garder en tête avant de commenter une variation de quelques centaines d’unités.
Le retour des années 1920 et 1930
La remontée est spectaculaire dès le recensement suivant. En 1926, Arras compte 29 718 habitants, soit près de cinq mille de plus qu’en 1921 et déjà davantage qu’en 1911. En 1931, le chiffre se stabilise à 29 490, puis repart à 31 488 en 1936. Ce mouvement est la traduction démographique du chantier : on ne revient pas dans une ville sans toit, on revient à mesure que les logements sortent de terre. S’y ajoute l’attraction propre à une opération qui fait vivre pendant quinze ans des entreprises de maçonnerie, de charpente, de couverture et de taille de pierre. La reconstruction n’a donc pas seulement rendu à Arras ses façades : elle a repeuplé ses rues au-delà du niveau d’avant-guerre.
Le pic de 1968 puis le reflux, une rupture d’une tout autre nature
La deuxième rupture de la courbe n’a rien à voir avec la première, et les confondre serait un contresens. Après 1936, la croissance se poursuit : 33 345 habitants en 1946, 36 242 en 1954, 41 761 en 1962, puis un maximum de 49 144 en 1968. Vient ensuite un recul continu, 46 483 en 1975, 41 736 en 1982, 38 983 en 1990, avant une lente remontée qui porte la population municipale à 42 875 habitants en 2023. Ce reflux ne traduit aucune destruction : il relève du desserrement urbain, c’est-à-dire du report d’une partie des ménages vers les communes voisines. Une note de méthode s’impose sur ce sommet : le Dossier complet de l’INSEE donne 49 180 habitants pour 1968, contre 49 144 dans la série Cassini puis INSEE. Cet écart de trente-six personnes tient à des différences de périmètre et interdit de mélanger les deux séries.
Ce que la ville a gagné et ce qu’elle a perdu dans l’opération
Quinze ans de chantier ne se soldent jamais par un simple retour à l’état antérieur. Arras en sort avec un centre d’une homogénéité peu commune, puisque tout y a été pensé et exécuté dans une même séquence, sous une même direction, avec les mêmes références stylistiques. C’est un avantage évident pour le paysage urbain et pour sa protection ultérieure. Mais la ville y a aussi perdu, et pas seulement des bâtiments : elle a perdu l’épaisseur du temps, ces couches successives de reprises, d’ajouts et de maladresses qui font la texture d’un centre resté debout.
Du béton armé derrière les pignons à volutes
Le gain technique est considérable et presque invisible. Le beffroi en donne l’exemple le plus net : détruit en 1914, il est relevé avec une structure porteuse en béton armé, matériau que le XVe siècle ignorait. Le procédé permet de retrouver une hauteur de 75 mètres avec une sécurité que la maçonnerie d’origine ne pouvait plus offrir, et des portées hors d’atteinte des techniques anciennes. Ce recours aux procédés contemporains derrière une enveloppe historique est la signature de la reconstruction des années 1920. Il vaut aussi pour les immeubles ordinaires des places, dont les façades restituées abritent des logements conçus selon les usages de l’entre-deux-guerres plutôt que ceux du XVIIe siècle.
Un centre protégé dès 1919, et toujours encadré aujourd’hui
La protection patrimoniale n’a pas attendu la fin du chantier : elle l’a accompagné. La liste des monuments historiques d’Arras recense 51 immeubles classés sur la Grand-Place et 44 sur la place des Héros, protégés pour l’essentiel entre 1919 et 1921, l’hôtel de ville étant lui-même classé en 1921. Un autre décompte fait état de 69 façades classées sur la même période : les deux chiffres ne se recoupent pas exactement. Une confusion tenace mérite aussi d’être écartée : ni la Grand’Place ni la place des Héros ne sont inscrites au patrimoine mondial. À Arras, l’UNESCO n’a inscrit que le beffroi, en 2005, et la citadelle, en 2008. Les places relèvent de la protection nationale au titre des monuments historiques, un régime tout à fait distinct.
Ce qui a disparu, et pourquoi ce n’est pas un décor
Le mot qui revient le plus souvent à propos d’Arras, décor, est justement celui qu’il faut écarter. Ce qui borde les places est du bâti réel, habité, occupé par des commerces et des logements, construit en dur pendant l’entre-deux-guerres et protégé au titre des monuments historiques depuis un siècle. Ce qui a réellement disparu se trouve ailleurs : les intérieurs anciens, dont il ne restait pas de relevé, et l’irrégularité qui distingue un ensemble constitué lentement d’un ensemble bâti d’un seul tenant. Le reste de la ville rappelle que la restitution n’a pas été la règle partout : la gare, détruite de nouveau en 1942, a été rebâtie dans les années 1950 sans rien imiter. Depuis le 20 juin 2019, le centre relève d’un site patrimonial remarquable, où tout travail modifiant l’aspect extérieur exige l’accord de l’architecte des Bâtiments de France.
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