La citadelle de Vauban occupe à Arras une place à part : ce n’est pas un monument que la ville s’est offert, c’est un ouvrage militaire qu’elle a subi, puis apprivoisé. Cet article explique pourquoi le royaume de France a fait bâtir une forteresse ici après le rattachement de l’Artois, comment fonctionne un système bastionné, bastion, courtine, demi-lune, fossé, chemin couvert et glacis, et pourquoi cette mécanique donne une silhouette en étoile. Il décrit ensuite l’effet de l’ouvrage sur la ville pendant trois siècles : du sol soustrait, des servitudes qui interdisent de bâtir, une croissance urbaine déportée ailleurs. Il n’aborde ni la programmation des événements accueillis, ni les conditions de visite, qui changent d’une année sur l’autre.
Une place frontière à tenir : pourquoi Arras reçoit une citadelle
Comprendre l’ouvrage suppose de remonter au moment où Arras cesse d’être une ville des Pays-Bas espagnols pour devenir une place française de première ligne, un basculement que raconte plus largement l’histoire et le patrimoine d’Arras. Une citadelle n’est jamais un caprice de prince : c’est la réponse à une situation militaire précise. Quand une frontière se déplace, la ville qui se retrouve du bon côté devient un verrou, et un verrou se garnit. L’ouvrage remplit alors trois fonctions : abriter une garnison permanente, tenir un point de passage, et offrir un point d’appui à l’intérieur des murs si la ville venait à se retourner. Ces fonctions expliquent son emplacement, sa taille et la gêne qu’elle imposera à la croissance urbaine.
De l’Artois espagnol au royaume de France
Arras et l’Artois relèvent des Pays-Bas habsbourgeois, puis espagnols, entre 1493 et 1640. Cette longue appartenance explique l’allure de la ville marchande autant qu’elle explique l’intérêt du royaume de France pour elle. En 1640, les troupes de Louis XIII s’emparent de la ville. La prise militaire ne vaut pourtant pas titre durable : il faut attendre le traité des Pyrénées, en 1659, pour que le rattachement à la France devienne définitif en droit. Entre ces deux dates, la position reste disputée, et c’est précisément cette incertitude qui rend la fortification urgente. On ne fortifie pas une province ancienne et tranquille : on fortifie une acquisition récente, dont on redoute la reprise et dont on surveille la fidélité. Toute l’histoire de la citadelle tient dans cette double inquiétude.
Le chantier de Vauban, de 1668 aux années 1670
Le chantier est confié à Vauban, ingénieur du roi, qui applique ici les principes déployés alors sur toutes les frontières. Les sources ne datent pas l’achèvement de la même manière : le plan de gestion du site publié par le ministère de la Culture retient une construction menée entre 1668 et 1672, tandis que l’office de tourisme évoque un chantier engagé vers 1668 et une citadelle achevée pour l’essentiel en 1678. L’écart n’a rien de suspect : il correspond à la distance ordinaire entre le gros œuvre défensif, opérationnel au plus vite, et la finition des casernements et des ouvrages extérieurs. Retenez l’ordre de grandeur : moins d’une décennie a suffi pour poser sur le sol arrageois un pentagone régulier, cinq fronts et cinq bastions.
Une forteresse qui regarde dehors et dedans
Une citadelle n’est pas une enceinte urbaine, et la nuance est capitale. L’enceinte enveloppe la ville et la protège ; la citadelle est un ouvrage autonome, adossé à cette enceinte, capable de tenir seul si la ville tombe. Elle possède ses portes, ses réserves, son commandement propre, et son artillerie balaie aussi bien la campagne que les toits voisins. Ce double regard n’est pas un raffinement d’ingénieur : il dit ce qu’était le rapport entre un souverain et une ville récemment conquise. Concrètement, cette exigence impose de l’implanter en limite d’agglomération, ni trop loin, sous peine de perdre le contact avec l’enceinte, ni au cœur du bâti, faute de place. Ce compromis fixe pour trois siècles un côté de la ville où l’on ne construira pas.
Le système bastionné de la citadelle d’Arras, pièce par pièce
Le vocabulaire de la fortification moderne rebute souvent, alors qu’il désigne des objets simples et parfaitement logiques. Une remarque s’impose d’abord sur le sol : Arras est bâtie sur la craie, roche tendre extraite depuis le IXe siècle pour élever ses édifices et ses premières défenses, comme le rappelle l’histoire des galeries souterraines creusées sous Arras. Un terrain crayeux se creuse vite et se tient bien : c’est un atout considérable pour un ingénieur qui doit tailler des fossés profonds et remuer des masses de terre. Car une fortification de cette époque n’est plus d’abord un mur. C’est un modelé de terre revêtu de maçonnerie, conçu pour absorber le boulet plutôt que pour lui résister frontalement.
Le bastion et la courtine, ou la fin des tours rondes
Le bastion est un ouvrage saillant, à peu près pentagonal, qui avance dans le fossé depuis l’angle de l’enceinte. Il présente deux faces tournées vers l’extérieur et deux flancs en retrait. La courtine est la portion de rempart rectiligne qui relie deux bastions voisins. Toute la différence avec la tour ronde médiévale tient là. Une tour ronde protège son propre pied, mais elle laisse un angle mort au pied du mur voisin et offre à l’artillerie une cible haute et fragile. Le bastion, lui, est bas, large et anguleux ; ses flancs voient et battent le pied de la courtine ainsi que la face du bastion d’en face. On passe d’une défense verticale, qui laisse tomber des projectiles, à une défense horizontale, qui tire à ras du sol.
Fossé, demi-lune, chemin couvert et glacis
Devant la courtine, l’ingénieur ajoute une demi-lune, ouvrage triangulaire isolé au milieu du fossé, qui couvre la porte et oblige l’assaillant à mener deux attaques au lieu d’une. Le fossé lui-même n’est pas un simple obstacle : il fournit la terre des remparts et contraint l’attaquant à descendre, donc à s’exposer. Au-delà court le chemin couvert, banquette de tir abritée derrière un parapet, d’où l’infanterie harcèle les travaux de siège. Puis le terrain redescend en pente très douce vers la campagne : c’est le glacis, une nappe dégagée, sans arbre, sans mur, sans maison, où rien ne doit offrir d’abri ni masquer la vue. Le glacis est la pièce la plus discrète de l’ensemble ; c’est pourtant elle qui pèsera le plus lourd sur la ville.
Pourquoi la forme en étoile : la logique du tir croisé
La forme en étoile n’a jamais relevé de l’esthétique. Elle découle d’une exigence unique : qu’aucun point du pied des murs n’échappe au tir d’un défenseur. Chaque flanc de bastion balaie la face du bastion voisin, et les lignes de tir se recoupent devant la courtine, là où l’assaillant doit nécessairement passer. Celui qui parvient jusqu’au fossé se trouve donc pris de côté, et non par le dessus, dans un feu venu de deux directions à la fois. Répétez cette figure sur les cinq fronts du pentagone arrageois et vous obtenez la rosace que dessinent les plans anciens : chaque saillant existe pour couvrir son voisin, aucun n’a de valeur isolément. Le schéma qui suit reprend ce principe sur le tracé de la citadelle d’Arras et nomme chacune des pièces décrites plus haut.
Ce que le plan rend immédiatement visible, c’est l’épaisseur du dispositif. Entre le premier obstacle rencontré par un assaillant et le premier bâtiment habité, celui-ci ne franchit pas une ligne mais une succession de couches, chacune conçue pour lui coûter du temps, des hommes et de l’espace. Cette épaisseur est aussi une leçon d’urbanisme involontaire : un tel ouvrage ne se contente pas d’occuper son emprise bâtie, il stérilise tout ce qui l’entoure, sur une profondeur que le tracé seul ne laisse pas deviner. Lire un plan bastionné, c’est donc lire deux choses à la fois, un système de défense et une carte d’interdits. La section suivante s’attache à ce second aspect, bien moins raconté et pourtant décisif pour comprendre la forme actuelle d’Arras.
Trois siècles de contraintes imposées à la ville
Une place forte ne s’arrête pas à son fossé. Elle projette autour d’elle un régime juridique particulier, qui organise le vide et le maintient pendant des générations. C’est ce régime, davantage que les sièges, qui a façonné la ville. Il explique pourquoi certains secteurs arrageois ne se sont densifiés que tardivement, et pourquoi les styles d’une même époque ne se répartissent pas uniformément dans la commune, décalage que l’on retrouve dès que l’on cherche les traces de l’Art déco dans les rues d’Arras. Une ville n’est jamais un tissu homogène : c’est une superposition d’autorisations et d’interdictions successives, dont certaines ont disparu des documents d’urbanisme mais restent lisibles dans le dessin des rues.
Les servitudes militaires, une interdiction de bâtir
Le principe des servitudes militaires est ancien et général : autour d’un ouvrage fortifié, l’autorité militaire délimite des zones où le droit de construire est restreint, voire supprimé. Selon la distance à l’ouvrage, on interdit tout, ou l’on n’autorise que des constructions légères, en bois, sans fondation profonde, que l’on puisse abattre en quelques heures si un siège menace. La logique est balistique : conserver un champ de tir dégagé et priver l’assaillant de tout couvert. Pour le riverain, l’effet est brutal. Son terrain existe et lui appartient, mais il ne vaut presque rien, puisqu’on ne peut rien y bâtir de durable. Les sources consultées ne détaillent pas les périmètres appliqués à Arras, et il serait imprudent d’avancer des distances précises ; le mécanisme, lui, ne fait aucun doute.
Une emprise foncière soustraite à la ville
À la contrainte de voisinage s’ajoute la soustraction pure et simple de terrain. L’enceinte de la citadelle enferme environ quinze hectares intra-muros, et le site de reconversion considéré aujourd’hui dans son ensemble couvre soixante-douze hectares. Rapportez cet ordre de grandeur à une commune de 11,63 km² : la part n’est pas anecdotique. Surtout, ce sol échappe aux règles ordinaires de la ville. Il n’a ni rue publique, ni découpage parcellaire privé, ni voisinage négociable. Il relève d’une autre administration, qui décide seule de ce que l’on y construit et de qui y entre. Pendant des siècles, une part significative du territoire arrageois a donc été, au sens strict, hors de la ville tout en étant à l’intérieur de ses limites communales.
Une croissance urbaine déportée ailleurs
Une ville empêchée de s’étendre d’un côté s’étend de l’autre : c’est la conséquence la plus durable et la plus visible sur un plan. Les faubourgs se développent là où le sol est libre de servitudes, les voies s’orientent en conséquence, et le noyau ancien demeure enserré plus longtemps. La courbe démographique garde la trace de cette histoire contrariée : environ 21 000 habitants en 1793, encore 26 080 en 1911, puis une croissance forte au XXe siècle jusqu’à un maximum de 49 144 habitants en 1968, avant un reflux vers les communes voisines. La contrainte militaire n’explique évidemment pas à elle seule ce profil, la guerre et le desserrement urbain y pèsent lourd, mais elle en constitue la toile de fond.
| Ce que la citadelle impose | Ce que la ville en subit ou en retire |
|---|---|
| Une emprise fortifiée d’environ quinze hectares intra-muros | Du sol retiré au tissu urbain, sans rue ni parcelle privée |
| Un glacis entièrement dégagé sur le pourtour | Une bande où l’on ne plante ni ne bâtit |
| Des servitudes limitant la construction | Des bâtisses provisoires, jamais l’amorce d’un quartier durable |
| Une garnison logée en permanence | Une activité militaire distincte de la ville marchande |
| Un ensemble de soixante-douze hectares avec ses abords | Un secteur entier soustrait au projet urbain pendant des générations |
| La cession des parcelles à la ville en 2010 | La réouverture d’un morceau de territoire à des usages civils |
De l’armée à la ville : usages et statuts de la citadelle
Ce que trois siècles de contrainte avaient gelé, un acte administratif l’a libéré. En 2010, l’armée cède à la ville les parcelles de la citadelle, et un site entier bascule du domaine militaire vers des usages civils. L’événement est moins spectaculaire qu’un siège, il est pourtant plus déterminant pour la forme actuelle d’Arras. Libérer un tel terrain ne consiste pas à le découper en lots : il faut décider ce que l’on y installe, comment on y entre, ce que l’on conserve en l’état, et sous quel régime de protection. Ces décisions se prennent d’autant plus prudemment que l’ouvrage a reçu deux statuts patrimoniaux distincts, régulièrement confondus, qu’il faut prendre le temps de séparer.
La cession des terrains et la reconversion du site
La citadelle abrite aujourd’hui le siège de la Communauté urbaine d’Arras, des logements et des entreprises, parmi lesquelles un centre de données et un affineur de fromages. La cohabitation surprend, mais l’épaisseur des maçonneries l’explique : des volumes massifs, à température stable, conviennent aussi bien aux serveurs qu’aux meules. Le site accueille également le Main Square Festival, chaque premier week-end de juillet. Le nom du festival vient de la Grand’Place, où il s’est tenu à ses débuts, mais il se déroule désormais à la Citadelle : la confusion est fréquente, elle n’a plus lieu d’être. Le lieu porte enfin une mémoire plus grave avec le Mur des Fusillés, qui commémore 218 résistants fusillés pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis que le Faubourg d’Amiens Cemetery et l’Arras Memorial s’étendent tout près.
Inscription à l’UNESCO et classement au titre des monuments historiques
Deux protections se superposent sur la citadelle, et elles n’ont ni la même autorité, ni les mêmes effets. La première est internationale : la citadelle d’Arras figure parmi les composantes du bien sériel « Fortifications de Vauban », inscrit sur la Liste du patrimoine mondial le 7 juillet 2008 au titre des critères (i), (ii) et (iv), et regroupant douze ensembles fortifiés. Le mot compte ici plus qu’ailleurs : l’UNESCO inscrit, il ne classe pas. Une inscription reconnaît une valeur universelle exceptionnelle et engage l’État à en assurer la conservation, mais elle ne crée pas par elle-même la règle opposable au propriétaire. Elle s’accompagne d’une zone tampon, définie ici par un périmètre de cinq cents mètres autour des parcelles cédées par l’armée à la ville, destinée à préserver les abords et les vues.
Ce que le classement de 2012 protège réellement
La seconde protection est nationale, et c’est elle qui produit du droit français. La citadelle est classée en totalité au titre des monuments historiques par un arrêté du 23 octobre 2012, qui se substitue aux protections de 1920 et 1929 et englobe ses ouvrages militaires bâtis et non bâtis, ses bâtiments et l’ensemble des sols. Chacun de ces termes emporte un effet concret. « En totalité » interdit de découper la protection bâtiment par bâtiment. « Non bâtis » fait entrer dans le champ les fossés, les talus et le glacis, soit le modelé de terre décrit plus haut. « L’ensemble des sols » y ajoute le sous-sol et son potentiel archéologique. L’État a donc choisi de protéger un système complet, et non une collection d’édifices, seule manière cohérente de conserver une fortification.
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