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Cadre de vie et décoration

Où reconnaît-on l’Art déco dans les rues d’Arras ?

Par Blog Arras 12 min de lecture

Lexique visuel des motifs Art déco : chevrons, cannelures, gradins, ferronneries

L’Art déco à Arras ne se contemple pas sur les grandes places : il se repère dans les rues ordinaires, sur des façades que l’on croise chaque jour sans les regarder. La raison tient à une coïncidence de calendrier. La ville a été relevée après 1918, au moment précis où ce vocabulaire décoratif s’imposait dans toute l’Europe du bâtiment. Cet article explique d’où vient ce style, quels motifs le signalent, et pourquoi il cohabite dans la même rue avec un registre régionaliste qui ne lui ressemble en rien. Il ne propose pas de liste d’adresses : aucun inventaire consultable ne recense les immeubles arrageois qui en relèvent, et il vaut mieux apprendre à voir que réciter des numéros de rue.

Un chantier de reconstruction contemporain de l’apogée du style

La Première Guerre mondiale a laissé Arras détruite aux trois quarts, et cette destruction explique presque tout de ce que l’on voit aujourd’hui en marchant dans le centre. Le recensement de l’INSEE le dit d’une manière brutale : en 2015, les logements achevés avant 1919 ne représentaient plus que 7,9 % du parc arrageois. Autrement dit, plus de neuf logements sur dix sont postérieurs à la guerre, et l’essentiel du bâti que l’on qualifie d’ancien est en réalité un bâti reconstruit. C’est le point de départ de toute lecture de façade dans la ville, et c’est ce qui rend le cadre de vie arrageois si particulier à déchiffrer : ce qui paraît vieux ne l’est pas toujours, et ce qui paraît banal date souvent d’une période très précise.

Le chantier s’étale sur l’entre-deux-guerres. Les places ont été relevées entre 1919 et 1934 sous la direction de l’architecte Pierre Paquet, et le reste de la ville a suivi le même rythme, quartier après quartier, au fil du règlement des dommages de guerre. Or ces quinze années correspondent exactement au moment où l’Art déco triomphe dans la construction européenne. Le style tire son nom, a posteriori, de l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes tenue à Paris au milieu des années 1920 : il était déjà en train de s’imposer, elle l’a consacré. Une ville qui se rebâtit à ce moment-là ne choisit pas vraiment son vocabulaire décoratif, elle emploie celui que les entreprises, les catalogues de fonderie et les écoles d’architecture ont sous la main.

Ce vocabulaire tombait d’autant mieux qu’il s’accordait aux contraintes du moment. L’Art déco se passe de sculpteurs figuratifs : ses motifs sont géométriques, répétitifs, exécutables par un maçon habile avec de la brique, du ciment moulé ou de la pierre reconstituée. Il s’accommode surtout du béton armé, que la reconstruction a diffusé massivement parce qu’il permettait de bâtir vite. Le beffroi lui-même a été rebâti avec une structure en béton armé sous la direction de Pierre Paquet, derrière une silhouette gothique restituée. Cette combinaison, une technique moderne sous un décor géométrique, est la signature de la période. Elle explique pourquoi tant d’immeubles de rapport, d’écoles et de petites maisons de ville des années 1920 se ressemblent d’une ville reconstruite à l’autre, dans tout le nord de la France.

Le mouvement de la population raconte le même chantier. Arras comptait 26 080 habitants en 1911 ; ils n’étaient plus que 24 835 en 1921, dans une ville vidée et à demi ruinée. En 1926, la commune en compte 29 718, davantage qu’avant guerre, puis 29 490 en 1931. Ce retour rapide des habitants n’est pas anodin pour qui lit les façades : il signifie que le logement a dû être produit vite et en nombre. Les rues qui bordent le centre ancien portent la trace de cette urgence, avec des séquences entières bâties en quelques années par les mêmes entreprises, sur des parcelles étroites et selon des gabarits très proches les uns des autres.

Le vocabulaire visuel qui signale une façade Art déco

Le principe du style tient en un mot : la géométrie. Là où le XIXe siècle empruntait ses ornements à la nature et à l’Antiquité, l’Art déco stylise, simplifie et met en série. Un bouquet devient un éventail de segments, une vague devient une succession de triangles, une console devient un empilement de gradins. Le regard qui cherche ce style cherche donc des angles, des répétitions et des symétries plutôt que des feuillages. Cette lecture dépasse la simple curiosité : elle conditionne les choix que l’on fait en entreprenant la rénovation d’un logement de la reconstruction, parce qu’un décor géométrique supporte mal les menuiseries et les teintes pensées pour un bâti plus ancien.

Le chevron est le motif le plus immédiatement reconnaissable : deux segments obliques qui se rejoignent en pointe, répétés en frise sur une allège, un bandeau ou un garde-corps. Viennent ensuite les cannelures, ces rainures verticales creusées dans un pilastre, un jambage ou un simple massif de maçonnerie, qui étirent la façade vers le haut. La rosace géométrique, faite de cercles concentriques ou d’un soleil à rayons, se loge en partie haute, souvent au-dessus d’une porte. Les gradins, ou ressauts, marquent les couronnements et les souches de cheminée. Les motifs floraux subsistent, mais entièrement stylisés : corbeille, gerbe, rose à pétales anguleux, toujours enfermés dans un cadre rectangulaire ou circulaire. Un même immeuble reprend en général deux ou trois de ces motifs, déclinés à des échelles différentes.

Les matériaux constituent le second indice, plus fiable que le décor parce qu’on ne les remplace pas facilement. La brique appareillée devient un moyen d’expression à part entière : briques posées de chant, en épi, en damier, en léger relief, parfois d’une teinte différente pour dessiner un motif dans le plan même du mur. Le béton armé apparaît soit franchement, avec des linteaux et des balcons dont la portée serait impossible autrement, soit masqué derrière un enduit et de la pierre reconstituée. À cela s’ajoutent les ferronneries, garde-corps et grilles dessinés au compas et à l’équerre, la mosaïque en pâte de verre sur les soubassements et les entrées, et le vitrail géométrique aux verres colorés sertis en losanges, en éventail ou en gradins, presque toujours logé au-dessus de la porte.

Il existe enfin une famille d’indices que l’on oublie souvent, celle des formes de baies et des lettrages. Le bow-window, cette avancée vitrée sur un ou deux niveaux, se généralise à cette période et donne à la façade son relief. Les baies sont fréquemment surmontées d’un arc surbaissé ou d’un linteau droit très marqué, rarement d’un arc en plein cintre. Quant aux lettrages gravés ou en mosaïque qui subsistent au-dessus d’anciennes devantures, ils emploient des capitales étroites, sans empattements, aux barres horizontales très fines : c’est une typographie entière qui date une façade. Le lexique visuel qui suit rassemble ces motifs sous une forme comparable, pour les fixer en mémoire avant de sortir dans la rue.

Chevronsdes V superposés, enferronnerie ou en briqueCanneluresdes rainures verticalesqui étirent la façadeGradinsun couronnement enmarches, trèsreconnaissableBow-windowune avancée vitrée quicapte la lumière rasanteMosaïquedes aplats de couleur enentrée ou en imposteABCLettrageun nom gravé,géométrique, souventd’origineLe pastiche flamand des places et l’Art déco des rues cohabitent dans la même ville
Six motifs à repérer dans la rue. Répertoire de formes, sans localisation d’immeuble. Ces motifs sont ceux du répertoire Art déco en général : leur présence sur une façade en donne l’époque approximative, pas la date exacte.

Ce lexique se lit dans les deux sens. Il sert à identifier ce que l’on a sous les yeux, mais surtout à comprendre que ces motifs forment un système cohérent : le même dessin en gradins peut se retrouver à quatre endroits d’un immeuble, du garde-corps à la souche de cheminée, parce que le concepteur a décliné une figure unique du bas vers le haut. Une façade qui ne présente qu’un seul de ces éléments, isolé et sans écho ailleurs, relève plus probablement d’un ajout tardif ou d’un emprunt que d’une composition d’origine. C’est la cohérence de l’ensemble, et non la présence d’un motif spectaculaire, qui signe une réalisation de la période.

Deux registres qui cohabitent dans la même rue

Le point le plus déroutant, pour qui apprend à lire Arras, est que la ville reconstruite parle deux langues à la fois. Sur les places, le choix a été de restituer l’apparence d’avant guerre : pignons à volutes, arcades, galeries et pilastres, un registre de baroque flamand mêlé de classicisme français dont les 155 maisons et les 345 piliers d’arcades donnent la mesure. Dans les rues ordinaires, on a bâti au contraire avec le vocabulaire de son temps. Les deux chantiers sont pourtant strictement contemporains, menés par les mêmes entreprises, dans une ville dont le sous-sol venait de servir de caserne souterraine, comme le rappelle la carrière Wellington et ses galeries.

Attention : les façades de la Grand’Place et de la place des Héros ne sont pas de l’Art déco, et ne sont pas davantage des façades du XVIIe siècle demeurées intactes. Ce sont des reconstructions à l’identique menées entre 1919 et 1934 sous la direction de Pierre Paquet, les façades extérieures ayant été restituées tandis que les intérieurs étaient traités plus librement, faute de relevés précis d’avant guerre. Elles sont donc rigoureusement contemporaines des immeubles Art déco des rues voisines, tout en affichant un langage vieux de trois siècles. C’est le piège le plus classique de la ville, et il se déjoue en raisonnant sur la date du chantier plutôt que sur l’âge apparent du décor.

Cette cohabitation n’a rien d’un caprice, elle résulte d’une hiérarchie des lieux appliquée dans toutes les villes reconstruites du Nord. Les ensembles emblématiques, ceux qui portaient l’identité de la ville et que l’on protégeait déjà au titre des monuments historiques, ont été restitués : 51 immeubles de la Grand’Place et 44 de la place des Héros ont été classés entre 1919 et 1921, c’est-à-dire au moment même où l’on décidait de leur sort. Ailleurs, le maître d’ouvrage restait libre, et le style employé dépendait de son budget, de son concepteur et de la mode. Le pastiche régionaliste, avec ses pignons découpés et ses jeux de brique et de pierre, a d’ailleurs continué de servir hors des places, en version simplifiée, pour des immeubles neufs qui n’avaient aucun modèle à imiter.

D’où un exercice de tri assez simple, qui consiste à rapporter chaque indice au registre auquel il appartient. Un pignon découpé et une arcade sur pilier renvoient au vocabulaire restitué ; un chevron et une ferronnerie tracée au compas renvoient au vocabulaire de l’époque ; une brique posée à plat, sans relief ni jeu de teinte, ne renvoie à rien du tout et ne permet aucune conclusion. Le tableau qui suit met en regard ce que l’on observe et l’interprétation la plus probable, étant entendu qu’un indice isolé ne prouve jamais rien et que les remaniements ultérieurs brouillent souvent la lecture d’une façade.

Ce que vous observez sur la façadeRegistre le plus probable
Pignon à volutes, arcade sur pilier, galerie couverteRestitution de l’avant-guerre, sur les places et à leurs abords
Chevrons, cannelures, gradins, rosace géométriqueArt déco des années 1920 et 1930
Bow-window, imposte vitrée à verres colorés en losangeArt déco, dans sa version résidentielle courante
Brique posée en épi ou en damier, léger relief dans le murArt déco, ou régionalisme simplifié de la même période
Balcon filant en béton, angle arrondi, baie circulaireFin de la période, glissement vers le style paquebot
Façade lisse, baies plus larges que hautes, aucun décorReconstruction d’après 1945 ou remaniement tardif

L’avant-dernière ligne mérite un mot, car elle marque la limite du style. À la fin des années 1930, la géométrie décorative s’efface au profit des lignes horizontales, des angles arrondis et des baies circulaires ; on parle alors de style paquebot, qui n’est rien d’autre qu’un Art déco épuré par le goût de l’aérodynamisme. Après 1945, le décor disparaît presque totalement et la façade devient une grille de baies. Un exemple arrageois documenté aide à s’en souvenir : le bâtiment actuel de la gare a été construit dans les années 1950, après la destruction en 1942 de l’édifice de 1898 qui l’avait précédé. Il n’appartient donc pas à la vague de reconstruction d’après 1918, et l’y rattacher serait une erreur de trente ans.

Où porter le regard pour dater une façade arrageoise

Une façade se lit par ses parties basses et par ses parties hautes, rarement par son milieu. Six endroits concentrent l’essentiel de l’information. L’allège, ce panneau de maçonnerie situé sous l’appui de fenêtre, reçoit presque toujours le motif décoratif principal, parce qu’elle est bien visible et qu’elle coûte peu à orner. Le garde-corps de balcon livre la ferronnerie, donc la géométrie du dessin. L’encadrement de porte, avec ses jambages cannelés ou ses ressauts, indique le soin apporté à l’entrée. L’imposte, cette partie vitrée au-dessus de la porte, conserve souvent le vitrail d’origine, remplacé bien plus tard que les fenêtres. La souche de cheminée, ignorée des ravalements, garde son dessin en gradins. La corniche, enfin, dit si le couronnement a été traité en saillie moulurée, à la manière ancienne, ou en simple bandeau.

Dater approximativement demande ensuite de croiser ces six lectures. Une façade très ornée, où le décor court sur toute la hauteur et où la brique dessine elle-même des motifs, appartient plutôt à la première moitié de la période, quand les moyens et l’élan du chantier étaient à leur maximum. Une façade où le décor se concentre en quelques points, où les surfaces restent lisses et où l’angle du bâtiment s’arrondit, appartient plutôt à la fin des années 1930. La présence de béton apparent, de balcons filants et de baies plus larges que hautes pousse la datation encore davantage vers l’aval. Ce raisonnement ne donne jamais une année précise, il donne une décennie approximative, ce qui suffit largement pour comprendre la logique d’une rue.

Trois précautions évitent les erreurs les plus courantes. La première : une menuiserie ne date pas une façade, puisqu’elle a souvent été remplacée deux fois depuis la construction, et qu’un châssis blanc posé récemment ne dit rien de l’immeuble qui le porte. La deuxième : un ravalement mal conduit peut avoir supprimé un décor entier, un enduit épais suffisant à noyer des chevrons peu saillants ; il faut alors chercher la trace du motif là où l’on ne ravale pas, souche de cheminée, retour de mur, façade sur cour. La troisième : le pastiche existe aussi dans l’autre sens, et des constructions bien plus récentes reprennent volontiers un chevron ou une imposte géométrique pour s’insérer dans une rue ancienne.

Cette lecture a enfin une portée pratique, car elle rejoint le droit. Arras est un site patrimonial remarquable, statut issu d’une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine, créé au 20 juin 2019 : tous les travaux qui modifient l’aspect extérieur d’un immeuble y sont soumis à autorisation préalable, avec l’accord de l’architecte des Bâtiments de France, dont l’avis est conforme. À cela s’ajoutent les abords des monuments historiques, très étendus dans une commune qui en compte environ 170. Savoir reconnaître un garde-corps, une imposte ou une allège d’origine, c’est donc aussi savoir ce que l’on aura à justifier avant d’y toucher, et comprendre pourquoi la suppression d’un détail apparemment anodin peut se voir refusée.

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