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Histoire et patrimoine

Que reste-t-il de l’abbaye Saint-Vaast dans l’Arras d’aujourd’hui ?

Par Blog Arras 13 min de lecture

Plan de l’îlot abbatial Saint-Vaast et de ses usages successifs à Arras

L’abbaye Saint-Vaast n’a pas disparu d’Arras : elle a changé de métier. Fondée au VIIe siècle, entièrement rebâtie au milieu du XVIIIe, vidée de sa communauté à la Révolution, détruite pendant la Première Guerre mondiale puis restaurée à l’identique, elle occupe toujours le même îlot. Trois usages s’y superposent aujourd’hui : une cathédrale dans l’ancienne église abbatiale, un musée dans les bâtiments conventuels, une médiathèque. Cet article explique comment un ensemble monastique devient un équipement public, ce que recouvre exactement le mot conventuel, et pourquoi ces volumes accueillent si bien des collections. Il ne donne ni horaires, ni tarifs, ni programme : ces informations changent et se vérifient auprès des établissements eux-mêmes.

L’abbaye Saint-Vaast et la formation de la ville d’Arras

Une abbaye de cette taille n’est jamais un simple bâtiment religieux. C’est une institution qui possède des terres, commande des chantiers, emploie, attire et fixe des habitants. Comprendre l’origine de l’abbaye Saint-Vaast revient donc à comprendre pourquoi Arras s’est développée là où elle s’est développée, et pourquoi son centre ancien a longtemps eu deux têtes plutôt qu’une. Le reste de l’histoire et du patrimoine arrageois se lit d’ailleurs mieux une fois ce point posé. Une précaution s’impose toutefois : les sources institutionnelles disponibles sont bien plus généreuses sur les monuments que sur la topographie ancienne. Ce qui suit distingue donc soigneusement ce qui est daté et documenté de ce qui relève du modèle général de formation des villes médiévales.

Une fondation du VIIe siècle sur un site déjà occupé

Le site n’était pas vierge. Avant l’abbaye, Arras correspond à Nemetacum, aussi écrit Nemetocenna, oppidum du peuple belge des Atrébates, dont le nom a donné celui de l’Artois. La conquête romaine intervient en 56 av. J.-C. et la ville devient ensuite une place de garnison importante. C’est sur ce fond de peuplement ancien que l’abbaye Saint-Vaast est fondée en 667, près de sept siècles après cette conquête. Installer un monastère à cet endroit n’a donc rien d’un défrichement : la communauté s’implante dans un paysage déjà structuré par des routes, une occupation et une activité. Le détail des premières décennies et l’emprise des premiers bâtiments ne sont pas documentés par les sources consultées. Ce qui est établi tient en deux mots : une date, 667, et une continuité, celle d’une communauté religieuse fixée sur ce point de la ville jusqu’à la Révolution.

Deux noyaux urbains, la Cité et la Ville

Arras appartient à une famille de villes qui se sont construites autour de deux pôles distincts plutôt que d’un centre unique. D’un côté un noyau épiscopal, la Cité, groupé autour de l’évêque et de sa cathédrale ; de l’autre un noyau marchand, la Ville, développé au contact de l’abbaye et de ses dépendances. Le modèle est classique dans le nord de la France et dans les anciens Pays-Bas : deux autorités, deux enceintes, deux marchés, longtemps séparés par un espace non bâti avant de se souder. Les sources institutionnelles consultées ne documentent pas dans le détail le tracé arrageois de cette dualité, qu’il faut donc présenter comme une grille de lecture et non comme une description cadastrale. Elle éclaire en revanche une chose bien visible : le centre d’Arras ne s’organise pas autour d’un seul monument, mais autour de plusieurs masses concurrentes.

Ce qu’une grande abbaye produit autour d’elle

Une abbaye médiévale est un donneur d’ordre permanent. Elle bâtit, entretient, reconstruit, ce qui suppose des carriers, des maçons, des charpentiers, et de la matière première prise sur place. À Arras, l’extraction de la craie commence au IXe siècle précisément pour bâtir les édifices religieux et les premières défenses ; les galeries ainsi creusées, les boves, cessent d’être exploitées au XIIe siècle et sont reconverties en caves de stockage par les marchands. Le sous-sol arrageois porte donc la trace directe de cette commande religieuse. Sur le plan économique, la ville s’illustre ensuite par la laine, la draperie et surtout la tapisserie : les tapisseries d’Arras sont exportées dans toute l’Europe, au point qu’au XIVe siècle le mot anglais arras finit par désigner les tapisseries en général. Institution religieuse riche et artisanat de luxe se sont nourris l’un l’autre.

L’abbaye Saint-Vaast rebâtie au XVIIIe siècle, puis vidée

Ce que vous voyez aujourd’hui n’a presque rien de médiéval. L’abbaye Saint-Vaast actuelle est le produit d’une reconstruction complète menée au milieu du XVIIIe siècle en style classique, puis d’une seconde restauration après 1918. Deux chantiers, deux siècles d’écart, un même parti : refaire à grande échelle. C’est un cas particulier de ce que raconte plus largement la reconstruction d’Arras après la Grande Guerre, avec une nuance qui compte : ici, l’édifice détruit par les obus était déjà lui-même une reconstruction. La conséquence est facile à énoncer et difficile à admettre quand on visite. La pierre que l’on touche est jeune, l’institution qu’elle abrite est très ancienne, et entre les deux il y a eu une démolition volontaire puis une destruction subie.

Un chantier classique au milieu du XVIIIe siècle

Reconstruire entièrement une abbaye au XVIIIe siècle n’a rien d’exceptionnel : les grandes communautés de cette période remplacent volontiers leurs bâtiments médiévaux, jugés incommodes, par des ensembles réguliers et lumineux. Le vocabulaire est celui du classicisme français : plans orthogonaux, longues façades scandées par des travées identiques, ordres superposés, grandes fenêtres, escaliers monumentaux. À Arras, l’échelle est l’élément le plus frappant. On ne bâtit pas une maison plus grande, on bâtit un morceau de ville : des corps de bâtiment de plusieurs dizaines de mètres, des couloirs traversants, des salles de hauteur d’église. Les sources ministérielles datent cette reconstruction du milieu du XVIIIe siècle et qualifient son style de classique, sans nommer d’architecte ni détailler les phases du chantier. Il faut donc s’en tenir à cela : une opération d’ampleur, tardive dans l’histoire de l’abbaye, et qui fixe la silhouette actuelle.

La Révolution retire au lieu sa fonction monastique

La Révolution française supprime les ordres religieux réguliers et transforme leurs biens en biens nationaux. Le mécanisme est national, il ne vise pas Arras en particulier, mais son effet local est radical. Une abbaye sans communauté n’est plus une abbaye : c’est un ensemble de bâtiments vacants dont il faut faire quelque chose, et ces bâtiments sont trop grands, trop solides et trop bien situés pour être laissés à l’abandon. C’est cette situation qui commande tout le reste de l’histoire du lieu, car l’îlot devient dès lors un réservoir de mètres carrés disponible pour la puissance publique. L’église abbatiale, elle, conserve un usage religieux tout en changeant de statut : elle est aujourd’hui la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Vaast, classée au titre des monuments historiques le 30 octobre 1906, propriété de l’État et affectée au ministère de la Culture.

Attention : la cathédrale d’Arras est l’ancienne église abbatiale de Saint-Vaast, un édifice du XVIIIe siècle. Ne la confondez pas avec la cathédrale médiévale du noyau épiscopal, qui était un autre bâtiment et que les sources institutionnelles consultées ne décrivent pas.

La destruction de 1914-1918 et la restauration à l’identique

L’abbaye est classée au titre des monuments historiques en 1907, l’église abbatiale devenue cathédrale l’ayant été l’année précédente. Sept ans plus tard vient la guerre. Arras est ravagée, décrite comme détruite aux trois quarts, et l’ensemble abbatial n’y échappe pas. La reconstruction qui suit choisit la restitution : les sources ministérielles décrivent un ensemble détruit pendant la Première Guerre mondiale puis restauré à l’identique. Ce choix mérite d’être expliqué. Restituer un bâtiment classique du XVIIIe siècle est techniquement plus simple que restituer un tissu médiéval, parce que l’architecture classique est régulière, répétitive et facile à relever : une travée ressemble à la suivante, un ordre se déduit de ses proportions. C’est aussi pourquoi l’îlot a retrouvé sa silhouette d’avant-guerre alors que, dans la commune, le parc bâti antérieur à 1919 ne représentait plus que 7,9 % des logements en 2015.

Du monastère au musée, les usages actuels de l’abbaye Saint-Vaast

L’îlot abrite aujourd’hui trois fonctions distinctes, et c’est cette superposition qui fait son intérêt. Une cathédrale dans l’ancienne église, le musée des Beaux-Arts d’Arras dans les bâtiments conventuels, une médiathèque dans une autre partie de l’ensemble. Trois publics, trois gestionnaires, un seul îlot. Une telle concentration d’équipements en un même point du centre pèse sur la manière dont les quartiers d’Arras se distinguent les uns des autres, puisqu’elle fixe ici des flux quotidiens que d’autres secteurs n’ont pas. Reste à comprendre pourquoi ce sont précisément ces usages qui se sont installés dans ces murs, et pas des bureaux, des logements ou des commerces.

Ce que recouvrent les bâtiments conventuels

Le mot conventuel désigne tout ce qui, dans un monastère, n’est pas l’église : les lieux de la vie commune. Le cloître en est le pivot, galerie couverte carrée autour d’un jardin, qui dessert tout le reste et sert de circulation abritée. S’y ouvrent la salle capitulaire, où la communauté se réunit chaque jour pour lire un chapitre de la règle et prendre ses décisions ; le réfectoire, vaste salle où l’on mange en silence pendant qu’un frère fait la lecture ; le dortoir, souvent à l’étage et relié à l’église pour l’office de nuit. S’y ajoutent cuisine, cellier, bibliothèque, hôtellerie et bâtiments d’exploitation. Chacune de ces fonctions impose ses dimensions : un réfectoire de communauté nombreuse est une salle immense, un dortoir est une enfilade, un cloître est un carré. C’est le programme qui produit l’architecture, jamais l’inverse.

Pourquoi ces volumes conviennent si bien à un musée

Un musée cherche exactement ce qu’une abbaye possède : de grandes salles sans poteaux, une hauteur sous plafond confortable, une lumière latérale abondante, et surtout un enchaînement de pièces qui permet un parcours à sens unique. Le cloître fournit la distribution, les grandes salles fournissent les cimaises, les enfilades fournissent la progression chronologique. Ajoutez des murs épais, qui amortissent les variations de température et d’hygrométrie, deux paramètres décisifs pour la conservation des œuvres, ainsi que des sous-sols voûtés utilisables en réserves. Le musée des Beaux-Arts est installé dans cet ensemble : il est municipal et porte l’appellation Musée de France, au sens du Code du patrimoine, depuis le 5 janvier 2002. Le plan ci-dessous met en regard l’emprise de l’îlot abbatial et les usages qui s’y sont succédé.

église abbatiale, devenue cathédralecloîtremusée des Beaux-ArtsmédiathèqueUn même ensemble, trois viesVIIe sièclefondation monastiqueXVIIIe sièclereconstruction classique, à grande échelleRévolutionla fonction religieuse disparaîtXIXe et XXecathédrale, musée, puis médiathèqueaujourd’huiun îlot qui organise tout un quartier
L’îlot abbatial et ses usages successifs. Plan schématique, sans relevé. Les proportions illustrent l’organisation d’un ensemble conventuel, elles ne reproduisent pas le bâti réel.

Ce que montre ce plan, c’est la stabilité de l’enveloppe et la mobilité de son contenu. Les murs, les cours et les circulations sont restés là où le XVIIIe siècle les avait posés, tandis que l’affectation des pièces a changé plusieurs fois. Les collections logées dans ces salles sont d’ailleurs à l’image de cette accumulation : archéologie, arts décoratifs, beaux-arts, histoire et photographie, avec de la sculpture médiévale, de la peinture flamande ancienne, l’école française, des porcelaines du XVIIIe siècle et de la peinture du XIXe où figurent des paysagistes régionaux, Corot et Jules Breton. Un musée encyclopédique dans une abbaye classique : les deux logiques, celle de l’accumulation et celle de la salle régulière, se conviennent parfaitement.

La médiathèque et le partage d’un même ensemble

Le troisième occupant est un service de lecture publique : la médiathèque de l’Abbaye Saint-Vaast, équipement principal d’Arras en la matière, référencée au Catalogue collectif de France et intégrée au Réseau M, qui regroupe aussi la médiathèque Verlaine et la bibliothèque-ludothèque Ronville à Arras, ainsi que des équipements de communes voisines. L’essentiel n’est pas l’équipement lui-même, mais ce que sa présence révèle. Dans un même ensemble bâti cohabitent un édifice propriété de l’État et affecté au ministère de la Culture, un musée municipal et un service intercommunal de lecture. Trois gestionnaires, trois budgets, trois calendriers de travaux, un seul ensemble à entretenir. C’est une situation banale pour les grands monastères reconvertis, et une contrainte réelle dès qu’il faut intervenir sur le bâti.

Le poids de l’îlot abbatial dans l’Arras d’aujourd’hui

Il faut finir par le plus visible et le moins commenté : l’emprise de l’abbaye Saint-Vaast est d’abord une masse. Dans une ville dont le centre est fait de parcelles étroites et de maisons mitoyennes à pignon, un ensemble de cette taille constitue une exception morphologique. Il ne se comporte pas comme un bâtiment, il se comporte comme un bloc : on ne le traverse pas, on le contourne, et les rues qui l’entourent existent en partie parce qu’il est là. C’est toute la différence entre un monument que l’on regarde et un monument qui organise le sol autour de lui.

Une masse bâtie qui oriente le tissu urbain

Un îlot monolithique produit trois effets mécaniques sur son voisinage. Il crée d’abord des rues de contour, plus longues que la moyenne et bordées d’un seul côté par du bâti ordinaire, l’autre côté étant occupé par une façade continue et sans vitrine. Il crée ensuite des points d’entrée rares : là où une rue ordinaire offre une porte tous les quelques mètres, l’îlot abbatial n’en offre qu’un très petit nombre, ce qui concentre les flux de piétons sur quelques seuils seulement. Il produit enfin une rupture d’échelle, puisque l’on passe sans transition d’un front bâti domestique à une façade institutionnelle. Ce sont exactement les mécanismes d’une gare, d’un hôpital ou d’une caserne, à ceci près qu’ici l’objet se trouve au cœur historique de la ville, non à sa périphérie.

Trois protections, et un régime à ne pas confondre

L’ensemble n’est pas protégé d’un seul bloc. La cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Vaast est classée au titre des monuments historiques depuis le 30 octobre 1906, l’abbaye depuis 1907. À cela s’ajoute le site patrimonial remarquable d’Arras, issu d’une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine transformée de plein droit par la loi du 7 juillet 2016, avec création du site initial au 20 juin 2019. Dans ce périmètre, tous les travaux modifiant l’aspect extérieur sont soumis à autorisation préalable et à l’accord de l’architecte des Bâtiments de France : un avis conforme, c’est-à-dire que sans cet accord l’autorisation ne peut pas être délivrée. Un point à retenir, car l’erreur est fréquente : ni l’abbaye ni la cathédrale ne sont inscrites au patrimoine mondial. À Arras, seuls le beffroi et la citadelle le sont, au titre de deux biens sériels distincts.

Lire l’îlot abbatial quand on passe devant

Trois réflexes suffisent. Regarder d’abord la régularité : si les travées se répètent à l’identique sur des dizaines de mètres, vous êtes devant du XVIIIe siècle classique et non devant du médiéval, quelle que soit l’ancienneté de l’institution. Se rappeler ensuite que la pierre est plus jeune que le dessin, puisque l’ensemble a été détruit pendant la Première Guerre mondiale puis restauré à l’identique, comme les façades des places l’ont été entre 1919 et 1934 sous la direction de Pierre Paquet. Chercher enfin le seuil : une porte monumentale, un porche, une cour signalent l’ancien fonctionnement d’un lieu clos sur lui-même, où le passage du dehors au dedans était contrôlé. Une abbaye est par définition un enclos, et c’est cette qualité d’enclos, bien plus que le style, qui a survécu à tous les changements d’usage.

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