Les boves d’Arras forment une seconde ville, superposée à la première mais dessinée à l’envers : là où la surface s’étale, le sous-sol se ramifie. Cet article explique pourquoi la craie a été extraite sur place plutôt qu’acheminée, comment une carrière devient une cave puis un réseau, ce qui sépare une bove d’une cave ordinaire, d’une carrière souterraine et d’une galerie militaire, et ce que la présence de vides impose aujourd’hui à qui construit ou rénove au-dessus. Il ne propose ni parcours, ni horaires, ni relevé topographique, et il s’abstient de tout chiffre que les sources vérifiées ne donnent pas : sur ce sujet, l’à-peu-près circule vite et se corrige mal.
Les boves d’Arras, un sous-sol creusé avant d’être habité
Le point de départ n’est pas l’envie de creuser, c’est le besoin de pierre. À partir du IXe siècle, la craie est extraite sous Arras pour bâtir les édifices religieux et les premières défenses de la ville, selon l’office de tourisme Arras Pays d’Artois. Ce détail d’apparence technique commande toute la suite : on ne va pas chercher le matériau ailleurs, on le prend sous ses pieds. Transporter de la pierre au Moyen Âge coûte cher, mobilise des attelages, exige des chemins praticables et un cours d’eau commode ; extraire sur place ne coûte que du temps d’homme et laisse, en prime, un volume utilisable. Pour comprendre comment cette logique s’articule avec le reste du bâti ancien, la rubrique consacrée à l’histoire et le patrimoine d’Arras replace ces chantiers dans leur époque. Le vide n’est donc pas un objectif : c’est le résidu d’une carrière, et ce résidu va se révéler précieux.
La craie explique la forme de ce résidu. C’est une roche calcaire tendre, que l’on entame au pic et à la lance sans avoir besoin d’explosif ni d’outillage lourd, et qui se débite en blocs réguliers dès lors que l’on suit le banc. On lui prête aussi la propriété de durcir au contact de l’air une fois taillée, ce qui expliquerait sa longévité en parement ; la fiche de référence utilisée ici ne documente pas ce point pour Arras, et il faut donc le lire comme une propriété générale des calcaires tendres, pas comme un fait local établi. Cette tendreté a une contrepartie : ce qui se taille facilement se fragilise aussi facilement. Le carrier avance en laissant des masses de roche en place pour soutenir le ciel de la galerie, et c’est ce jeu entre le vide qu’il emporte et le plein qu’il abandonne qui décide, des siècles plus tard, de la solidité du tout.
Vient ensuite la bascule d’usage. Au XIIe siècle, l’extraction cesse et les marchands transforment ces espaces en caves de stockage, toujours selon la même source. Le mécanisme est limpide pour qui connaît la ville : au-dessus se tiennent les places et le commerce, en dessous se trouvent des volumes secs, stables en température et déjà creusés. Une marchandise qui craint le gel, une denrée qui se conserve mieux à l’abri de la lumière, un stock que l’on ne veut pas laisser en pleine rue trouvent là un abri gratuit et immédiat. La bove cesse d’être un chantier abandonné pour devenir un équipement économique, prolongement naturel de la boutique et de l’étal. C’est ce glissement, de la carrière au cellier marchand, qui fait du sous-sol arrageois autre chose qu’une curiosité géologique : un outil de travail.
Reste la question des dimensions, celle que tout le monde pose et sur laquelle il faut être précis. Deux chiffres seulement sont documentés par l’office de tourisme : le réseau se situe à environ douze mètres sous la place des Héros, et l’on avance environ vingt kilomètres de galeries sous la ville. Rien d’autre n’est chiffré : ni la superficie totale des vides, ni le nombre de caves reliées, ni la profondeur moyenne du réseau ailleurs que sous cette place, ni le volume de craie extrait au fil des siècles. Ces silences ne sont pas des oublis, ils traduisent l’état réel de la connaissance d’un ensemble creusé par fragments et jamais conçu comme un tout. Toute valeur plus précise qui circulerait sur ce point mérite d’être rapportée à sa source avant d’être répétée.
Bove, cave, carrière souterraine et galerie militaire : quatre vides à distinguer
Une cave, au sens strict, est un volume aménagé sous un bâtiment et rattaché à lui. Elle appartient à la parcelle, épouse à peu près son emprise, se descend par un escalier intérieur ou par une trappe ouvrant sur la rue. Les places d’Arras en donnent la démonstration la plus visible : leurs immeubles présentent des entrées de caves directement sur rue, sous les arcades, dispositif que l’on retrouve dans l’ensemble des cent cinquante-cinq maisons portées par leurs trois cent quarante-cinq piliers. L’article consacré aux façades et à la forme des places d’Arras détaille cette organisation en surface, dont le sous-sol est le prolongement direct. Une cave est donc un objet de propriété : elle a un propriétaire identifiable, une adresse, un accès. C’est le vide le plus banal et le mieux connu des quatre, celui dont personne ne conteste le statut.
Une carrière souterraine relève d’une autre logique. Elle n’est pas dessinée pour être occupée mais pour être vidée : sa géométrie suit le banc de craie exploitable, ses galeries s’étirent là où le matériau est bon et s’arrêtent où il ne l’est plus. Elle ignore superbement le parcellaire de surface, puisqu’elle a été creusée à une époque où l’on descendait par un puits et où l’on progressait ensuite sans se soucier de ce qui se bâtirait au-dessus. Ses parois portent les traces d’outil de l’extraction, ses piliers sont ceux que le carrier a choisi d’épargner. Le mot bove désigne d’ailleurs précisément ce continuum : il s’applique aussi bien à l’espace d’extraction d’origine qu’à la cave marchande qu’il est devenu, puis au réseau que forment ces volumes une fois mis bout à bout. Un même terme, trois âges du même vide.
La galerie militaire, elle, est creusée pour circuler et pour abriter, jamais pour produire. Arras en offre deux exemples documentés et distincts. Sous le centre, les caves dispersées sont reliées entre elles avant la bataille d’Arras du 9 avril 1917 ; pendant la Seconde Guerre mondiale, ces mêmes espaces servent d’abri anti-aérien à la population. À l’écart, rue Arthur Delétoille, la carrière Wellington procède du même geste à une autre échelle : à partir de novembre 1916, des tunneliers néo-zélandais relient d’anciennes carrières de craie médiévales pour former des casernes souterraines qui, au printemps 1917, peuvent abriter jusqu’à vingt-quatre mille soldats, à une vingtaine de mètres sous la ville. Dans les deux cas, le travail militaire n’a pas créé le vide : il a connecté des vides préexistants, ce qui était infiniment plus rapide que de creuser à neuf.
Ces distinctions ne sont pas de pure école, elles décident du statut de chaque espace. Une cave se vend, se loue et s’entretient avec l’immeuble auquel elle appartient. Une ancienne carrière peut passer sous plusieurs parcelles, sous une rue, sous une place, et poser la question de savoir qui en répond. Une galerie de liaison creusée en temps de guerre traverse des propriétés sans les avoir consultées. Un même souterrain arrageois peut cumuler les quatre qualités selon le tronçon où l’on se trouve : carrière au départ, cave ensuite, maillon d’un réseau de circulation, puis abri en temps de guerre. C’est précisément ce cumul qui rend le sujet difficile à traiter d’un seul bloc, et qui explique que l’on parle des boves au pluriel plutôt que d’un ouvrage unique désigné au singulier.
Un réseau qui se cartographie mal et ne se visite pas en entier
Un plan complet du sous-sol arrageois n’a jamais existé, et pour une raison simple : personne ne l’a conçu. Chaque tronçon a été ouvert par un carrier, un propriétaire ou une communauté marchande à son échelle et pour son besoin, sans relevé, sans coordination, sans archive systématique. Ce qui a été relié l’a été bien plus tard, parfois dans l’urgence militaire. À cela s’ajoutent des siècles de modifications discrètes : murs de refend montés pour séparer deux stockages, ouvertures percées entre deux caves voisines, tronçons comblés, accès murés lors d’une reconstruction ou d’un ravalement. Qui a déjà cherché à rénover un logement de la reconstruction connaît ce phénomène en version réduite : les plans d’origine manquent, et l’on découvre l’existant en ouvrant. Sous terre, le même problème se pose à l’échelle d’un quartier entier.
La destruction de la Première Guerre mondiale a encore brouillé la lecture. La reconstruction des places, menée entre 1919 et 1934 sous la direction de Pierre Paquet, a rebâti les façades à l’identique tout en laissant les intérieurs plus libres, faute de relevés précis d’avant-guerre. Ce qui vaut pour les étages vaut aussi pour ce qui se trouve dessous : des accès ont disparu, des volumes ont été remblayés avec les gravats du dessus, des liaisons ont été perdues sans que quiconque en dresse l’inventaire. Le schéma qui suit met en regard les niveaux successifs du sous-sol arrageois et montre comment ils se superposent sans jamais former un étage unique et régulier.
La lecture principale de cette coupe est qu’il n’y a pas un sous-sol mais des sous-sols. Le niveau des caves d’immeuble, celui des anciens espaces d’extraction et celui des liaisons creusées plus tard n’occupent ni la même profondeur, ni la même logique de tracé, et se recoupent de manière irrégulière. Deux immeubles voisins peuvent avoir l’un une simple cave maçonnée, l’autre un accès direct à une galerie ancienne. C’est pourquoi une information vraie pour une adresse ne se transpose pas à celle d’à côté, et pourquoi la seule donnée de profondeur solidement établie, la douzaine de mètres sous la place des Héros, ne vaut pas comme moyenne pour l’ensemble de la ville.
De là découle une conséquence pratique : tout n’est pas visitable, et cela n’a rien d’un caprice. Une partie du réseau se découvre en visite guidée, au départ de l’office de tourisme installé au sous-sol de l’hôtel de ville, pour un parcours d’environ quarante-cinq minutes limité à vingt-cinq personnes, dans une ambiance stable de onze degrés et de quatre-vingts pour cent d’humidité toute l’année. Le reste échappe à la visite pour des motifs qui se comprennent sans être détaillés par les sources : des volumes situés sous des propriétés privées, des tronçons dont l’état n’est pas garanti, des accès disparus. Une visite ouverte au public suppose un cheminement sûr, éclairé, ventilé et surveillé, ce qui exclut de fait la majorité d’un ensemble dont on ne connaît pas le tracé complet.
Ce que les vides du sous-sol imposent à la surface
Un vide sous un bâtiment n’est pas dangereux par nature, il est simplement une donnée dont il faut tenir compte. Le mécanisme est toujours le même : le ciel d’une galerie ne tient que grâce à la résistance de la roche qui le compose et des piliers laissés en place, et cette résistance se dégrade lentement sous l’effet de l’eau, du gel, des vibrations ou d’une charge nouvelle en surface. Lorsqu’elle cède localement, la voûte se délite par le haut, le vide remonte vers le jour, et l’affaissement se manifeste tardivement, quand il atteint enfin le niveau du sol. C’est ce décalage entre la cause, ancienne et invisible, et l’effet, brutal et localisé, qui rend le sujet délicat : rien ne se voit depuis la rue jusqu’au moment où quelque chose se voit trop bien.
Pour un projet de construction ou de rénovation, la conséquence est méthodologique avant d’être réglementaire. Là où l’existence de cavités est possible, la reconnaissance du sous-sol précède le dessin : on cherche à savoir ce qu’il y a dessous avant de décider ce que l’on met dessus, par consultation des documents disponibles, examen des caves accessibles et, si nécessaire, investigations de terrain confiées à un bureau d’études spécialisé. Une surcharge ponctuelle, une fondation ancrée trop bas, une modification du régime des eaux ou une démolition qui reporte les efforts ailleurs se raisonnent alors avec cette donnée en tête. Ce n’est pas propre à Arras : c’est la manière ordinaire de traiter un sous-sol anthropisé, c’est-à-dire remanié par l’activité humaine, dans toutes les villes concernées.
Sur le plan des autorisations, il faut se garder d’un raccourci fréquent. Le centre d’Arras est un site patrimonial remarquable, catégorie créée par la loi du 7 juillet 2016 et issue ici d’une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine, avec une date de création du site initial au 20 juin 2019. Dans ce périmètre, les travaux modifiant l’aspect extérieur sont soumis à autorisation préalable et à l’accord de l’architecte des Bâtiments de France, un avis conforme sans lequel l’autorisation ne peut être délivrée. La ville comptant environ cent soixante-dix éléments protégés au titre des monuments historiques, une large part du centre relève en outre du régime des abords. Mais ces règles portent sur le patrimoine visible : les sources vérifiées ici n’établissent aucune prescription spécifique aux cavités, qui relève d’autres textes et du document d’urbanisme intercommunal.
Ce sous-sol reste une réalité quotidienne bien plus qu’une abstraction savante. Il explique pourquoi tant de commerces des places disposent de volumes en profondeur accessibles par une trappe sur rue, pourquoi certaines caves arrageoises se prolongent au-delà de l’aplomb de leur immeuble, et pourquoi une même rue peut réserver des surprises d’un numéro à l’autre. Il rappelle aussi que le bâti visible d’Arras est très majoritairement postérieur à 1918, les logements achevés avant 1919 ne représentant que sept virgule neuf pour cent du parc communal au recensement de 2015, alors que ce qui se trouve dessous est, lui, resté médiéval dans son tracé. La ville la plus ancienne d’Arras, au fond, n’est pas celle que l’on photographie : c’est celle que l’on ne voit pas.
À lire aussi dans la même rubrique
Que reste-t-il de l’abbaye Saint-Vaast dans l’Arras d’aujourd’hui ?
Fondée en 667, rebâtie au XVIIIe siècle, détruite en 14-18 : ce que l’abbaye Saint-Vaast d’Arras est devenue, entre cath…
Comment Arras a-t-elle été reconstruite après la Grande Guerre ?
Détruite aux trois quarts en 1914-1918, Arras fut rebâtie de 1919 à 1934 sous Pierre Paquet : le choix du à l’identique,…
Comment la citadelle de Vauban a-t-elle façonné Arras ?
La citadelle de Vauban à Arras : pourquoi elle fut bâtie après 1659, comment lire son plan bastionné et ce que ses servi…