Les façades des places d’Arras forment un alignement si régulier qu’on les croit sorties d’un seul chantier du XVIIe siècle, figées depuis. La réalité est plus intéressante, et elle se lit directement sur le mur. Cet article démonte une façade élément par élément : le pignon et ses enroulements, les piliers qui portent la galerie, le rythme des ouvertures, l’alternance de la brique et de la pierre. Il explique ensuite d’où vient cette forme, pourquoi une place marchande produit ce type d’architecture, et ce que presque personne ne remarque en traversant la Grand’Place : ces façades ont été rebâties après 1918. Il ne traite ni des commerces installés sous les arcades, ni des manifestations qui occupent les places.
Lire une façade des places d’Arras, élément par élément
Une façade se lit comme une phrase, de haut en bas, et chaque partie répond à une contrainte précise. Sur les places arrageoises, l’exercice est facilité par la répétition : l’office de tourisme décrit un ensemble unique de 155 maisons et 345 piliers, ce qui donne au regard des dizaines d’occasions de comparer une maison à sa voisine. C’est en repérant ce qui varie et ce qui ne varie jamais qu’on comprend la logique du lieu. Le reste de l’histoire et du patrimoine d’Arras éclaire ensuite le contexte, mais la première lecture se fait sans documentation, debout au milieu de la place. Trois niveaux méritent l’attention : le couronnement, le socle et ce qui se joue entre les deux.
Le pignon et ses volutes, la signature du couronnement
Commencez par le haut. Sur les places, la maison ne s’achève pas par une corniche horizontale filant d’un bout à l’autre du bloc, mais par un pignon, ce mur qui ferme la charpente et se retourne vers la place. Ce pignon est découpé en gradins que des enroulements de pierre viennent adoucir : ce sont les pignons à volutes, motif que les sources rattachent à l’influence du baroque flamand combinée à une architecture classique à la française du XVIIe siècle. Cette silhouette n’est pas un ornement gratuit. Un pignon sur rue signifie que le faîtage du toit est perpendiculaire à la place, et donc que la parcelle est étroite sur la façade et profonde en arrière. Multiplier les pignons, c’est multiplier les parcelles vendables le long du même alignement.
Les piliers et la galerie couverte, le socle du dispositif
Baissez ensuite les yeux vers le sol. Le rez-de-chaussée n’est pas un mur plein percé d’une porte : c’est une file de piliers portant des arcades, sous lesquelles court une galerie couverte continue. Le chiffre de 345 piliers donne la mesure du dispositif. Le principe est simple et ancien : la maison avance au-dessus du domaine public, le passant circule à l’abri, et l’étal s’installe entre deux piliers sans occuper la chaussée. La galerie fabrique ainsi une surface commerciale supplémentaire qui ne coûte ni terrain ni toiture. Les sources publiques consultables ne détaillent pas la nature exacte de la pierre employée pilier par pilier, et il vaut mieux ne rien affirmer sur ce point : ce qui compte ici est la fonction, pas le matériau.
Le rythme des travées, la brique et la pierre
Entre le socle et le couronnement, l’œil enregistre une pulsation régulière. Chaque maison se divise en travées, c’est-à-dire en bandes verticales alignant une fenêtre par étage. La plupart des façades comptent deux ou trois travées, largeur qui correspond à celle d’une parcelle marchande. La régularité des percements est ce qui donne à l’ensemble sa cohérence : les linteaux se répondent d’une maison à l’autre, les niveaux se calent presque à la même altitude. La matière, elle, joue en deux temps. La brique fournit le remplissage et la couleur dominante, la pierre marque les points de résistance et de prestige : piliers, encadrements, bandeaux, pilastres et couronnement du pignon. Cette alternance n’est pas décorative avant d’être structurelle, elle place la pierre là où la charge se concentre.
Une forme dictée par le commerce et par la règle
Rien de tout cela ne relève du goût d’un architecte isolé. La forme des places arrageoises est le produit d’une fonction, celle d’un espace de marché, et d’une contrainte collective, celle de l’alignement. Le repère vertical de cet ensemble est le beffroi et son inscription au patrimoine mondial, seule silhouette autorisée à dépasser les toitures. Tout le reste est tenu à la même discipline. Comprendre cette logique marchande permet d’expliquer pourquoi les maisons se ressemblent sans être identiques, pourquoi le rez-de-chaussée est ouvert alors que les étages sont fermés, et pourquoi la place est un rectangle net plutôt qu’un carrefour élargi au hasard des siècles.
Une place née de la draperie et de la foire
Arras s’est illustrée au Moyen Âge par la production lainière et la draperie, et ses tapisseries s’exportaient dans toute l’Europe au point que le mot anglais arras a fini par désigner les tapisseries en général. Une ville qui vend du textile a besoin d’un sol plat, vaste, dégagé, où déployer des pièces d’étoffe et où stationner des chariots. La Grand’Place mesure 184 mètres de long sur 96 mètres de large, soit 17 664 mètres carrés : une surface pensée pour être remplie périodiquement, puis vidée. Cette vocation ne s’est jamais interrompue. Les marchés hebdomadaires se tiennent aujourd’hui encore sur les places, les mercredis et samedis matin, avec plus de deux cents étals, même si leur emplacement peut être déplacé temporairement en fin d’année.
L’alignement imposé et la hauteur commune
Un marché ne produit pas spontanément un décor homogène. Il faut une règle, et cette règle porte sur trois points : la limite en plan, la hauteur et le traitement du rez-de-chaussée. Chaque propriétaire construit sur sa parcelle, mais il ne choisit ni l’alignement de son mur, ni le niveau de sa galerie, ni la hauteur à laquelle son pignon doit s’arrêter. Le résultat est ce qu’on appelle une architecture d’ensemble : personne n’a dessiné les 155 maisons d’un trait, et pourtant elles composent une seule image. Le tableau ci-dessous met en regard chaque élément visible et la contrainte fonctionnelle qui l’explique, pour vous donner une grille de lecture utilisable sur place.
| Élément visible sur la façade | Ce qu’il révèle de la fonction |
|---|---|
| Le pignon tourné vers la place | La parcelle est étroite en façade et profonde en arrière, pour en multiplier le nombre |
| La galerie continue sur piliers | Le passant circule à couvert et l’étal s’installe hors de la chaussée |
| L’arcade largement ouverte au rez-de-chaussée | Le commerce a besoin de montrer, pas de se protéger |
| La travée répétée à l’identique | La maison compose avec ses voisines plutôt que de s’en distinguer |
| La trappe de cave sur rue | La marchandise descend directement au sous-sol sans traverser la boutique |
| La hauteur homogène des couronnements | Aucun bâtiment ne concurrence le beffroi comme repère vertical |
Ce qui se passe sous les piliers
La façade ne s’arrête pas au niveau du pavé. Les descriptions du bâti des places mentionnent des entrées de caves directement ouvertes sur rue, détail minuscule qui trahit une organisation entière. Sous la place des Héros s’étend en effet un réseau de galeries situé à une douzaine de mètres de profondeur, les boves. Leur origine est une carrière : la craie y est extraite à partir du IXe siècle pour bâtir les édifices religieux et les premières défenses. Au XIIe siècle, l’extraction cesse et les marchands transforment ces vides en caves de stockage. Le sous-sol arrageois totalise environ vingt kilomètres de galeries. La maison marchande arrageoise se comprend donc en coupe et non en élévation seule : galerie couverte au niveau du sol, boutique derrière, logement au-dessus, réserve dessous.
La reconstruction à l’identique, de 1919 à 1934
Vient maintenant le point que la plupart des visiteurs ignorent, et qui change entièrement la lecture. Ces façades ne sont pas les façades du XVIIe siècle. Arras a été dévastée pendant la Première Guerre mondiale, détruite aux trois quarts selon les sources encyclopédiques, et les places ont été restaurées à l’identique entre 1919 et 1934 sous la direction de l’architecte Pierre Paquet. La statistique du logement le confirme à l’échelle de la ville : les logements achevés avant 1919 ne représentaient que 7,9 % du parc arrageois au recensement de 2015, comme le détaille l’analyse du parc de logements arrageois. Autrement dit, l’essentiel du bâti historique visible à Arras est une reconstruction de l’entre-deux-guerres.
Ce que reconstruire à l’identique veut dire concrètement
L’expression prête à confusion. Elle ne signifie pas qu’on a remonté les pierres tombées à leur place d’origine, ni qu’on a copié un bâtiment intact. Elle décrit un parti pris précis : reconduire l’enveloppe extérieure telle qu’elle était perçue depuis la place, et laisser le reste évoluer. Les sources sont explicites sur ce partage, les façades extérieures ayant été systématiquement préservées tandis que les intérieurs étaient traités plus librement, faute de relevés précis d’avant-guerre. La reconstruction s’est donc appuyée sur ce qui était documenté et visible : silhouettes, alignements, rythmes, hauteurs. Le schéma ci-dessous détaille l’anatomie d’une façade des places et repère les trois registres qui ont été reconduits à la lettre.
Ce découpage rend visible la hiérarchie du chantier. Ce qui fait l’image collective de la place, c’est-à-dire le couronnement, le socle sur piliers et le rythme des travées, a été reproduit avec fidélité, parce que c’est cela qui était photographié, dessiné et mémorisé. Ce qui relevait de l’usage privé, distribution des pièces, escaliers, planchers, structure porteuse, a été refait selon les moyens de l’époque. Un même mur peut donc porter un pignon à volutes d’allure ancienne et masquer une organisation intérieure entièrement neuve. Cette dissociation entre la peau et le corps est la clé de lecture principale des places d’Arras, et elle explique bien des surprises quand on pousse une porte.
Ce qui a été simplifié dans le passage
Toute copie perd quelque chose, et il est plus honnête de dire quoi. En l’absence de relevés complets, les architectes ont dû arbitrer, et l’arbitrage se fait toujours au détriment du détail non documenté : modénatures fines, irrégularités accumulées par les siècles, réparations successives, écarts d’une maison à l’autre. Une façade reconstruite est presque toujours plus régulière que son modèle, parce qu’elle est dessinée d’un coup au lieu d’être sédimentée. Les techniques changent aussi. Le beffroi voisin, détruit le 21 octobre 1914, a été reconstruit avec une structure en béton armé sous la direction du même Pierre Paquet : le matériau moderne travaille derrière une silhouette ancienne. Sur les places, cette logique de substitution structurelle est du même ordre, même si les sources consultées n’en donnent pas le détail maison par maison.
Un bâti d’entre-deux-guerres, pas un décor de théâtre
De ce constat, une conclusion hâtive serait de parler de pastiche ou de décor. Elle serait fausse, et pour une raison simple : derrière ces façades, il y a de vrais immeubles, habités, chauffés, desservis, construits selon les normes et les techniques des années 1920 et 1930. Un décor n’a pas de caves, pas de cages d’escalier, pas de planchers. Les places d’Arras sont un ensemble bâti de l’entre-deux-guerres qui a délibérément repris l’apparence de l’ensemble précédent, ce qui en fait un objet doublement historique : témoin d’une architecture marchande du XVIIe siècle par sa forme, et témoin d’une politique de reconstruction par sa matière. Les deux couches se lisent ensemble, à condition de savoir qu’elles existent.
À retenir : ce que vous regardez est une façade ancienne de forme et un immeuble d’entre-deux-guerres de construction. Les deux affirmations sont vraies en même temps.
Le statut patrimonial des places et ce qu’il protège
Une dernière couche de lecture reste invisible sur le mur, et elle conditionne pourtant tout ce qui peut lui arriver : le régime juridique. Les places d’Arras sont protégées, mais pas de la manière qu’on leur prête souvent. La confusion la plus répandue consiste à leur attribuer un label international qu’elles n’ont pas, ce qui brouille la compréhension de ce qui est réellement en jeu. Or les outils de protection du patrimoine ne se valent pas : ils n’ont ni la même autorité, ni le même périmètre, ni les mêmes conséquences pour un propriétaire qui veut changer une fenêtre.
Monuments historiques, et non patrimoine mondial
Il faut être net sur ce point. La Grand’Place et la place des Héros ne sont pas inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. À Arras, deux éléments seulement le sont, au titre de deux biens sériels distincts : le beffroi, au titre des Beffrois de Belgique et de France, et la citadelle, au titre des Fortifications de Vauban. Les places, elles, relèvent de la protection nationale au titre des monuments historiques, régime français totalement différent, fondé sur le Code du patrimoine. La liste des monuments historiques d’Arras recense 51 immeubles classés sur la Grand’Place et 44 sur la place des Héros, protégés pour l’essentiel entre 1919 et 1921, donc pendant la reconstruction elle-même. Un autre décompte, qui parle de 69 façades classées sur la même période, circule sans se recouper exactement avec le premier.
Le site patrimonial remarquable et l’avis de l’architecte des Bâtiments de France
À cette protection immeuble par immeuble s’ajoute une protection de zone. Arras dispose d’un site patrimonial remarquable, issu d’une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine, dont la notice officielle situe la création au 20 juin 2019. L’ancienne expression de secteur sauvegardé n’a plus d’existence juridique depuis la loi du 7 juillet 2016. Concrètement, tous les travaux susceptibles de modifier les parties extérieures d’un immeuble y sont soumis à autorisation préalable, avec l’accord de l’architecte des Bâtiments de France. Cet accord est un avis conforme : sans lui, l’autorisation ne peut pas être délivrée. Le délai d’examen est d’un mois pour une déclaration préalable et de deux mois pour un permis. S’ajoutent les périmètres d’abords des quelque 170 monuments protégés de la ville.
L’exception qui valide la lecture
Reste un dernier exercice, le plus satisfaisant : chercher ce qui ne rentre pas dans le schéma. Au numéro 49 de la Grand’Place, l’Hôtel des Trois Luppars, daté de 1467, présente un gothique en brique flamand qui rompt franchement avec ses voisines. Sa présence rappelle que l’ensemble s’est constitué par strates et non d’un seul geste. La même leçon vaut pour l’hôtel de ville : sa façade sur la place des Héros a été rebâtie dans le style gothique des XIVe et XVe siècles, tandis que sa façade sur la place de la Vacquerie a adopté une architecture classique, deux partis pris opposés sur un même édifice reconstruit. Repérer ces écarts délibérés est la meilleure preuve que la grille de lecture fonctionne : on ne voit une exception que si l’on a compris la règle.
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